De l’art de naviguer à vue

The Art of Navigating by Sight

El arte de navegar sin instrumentos

Christine Détrez

Référence(s) :

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Christine Détrez, « De l’art de naviguer à vue », Biens symboliques / Symbolic Goods [En ligne], 1 | 2017, mis en ligne le 15 octobre 2017, consulté le 17 décembre 2017. URL : http://revue.biens-symboliques.net/133

Le Savant et le Populaire est un des premiers livres de sociologie que j'ai lus. Et cela parce que le sous-titre associait sociologie et littérature, et que pour la transfuge disciplinaire que j'étais, il y avait quelque chose de rassurant dans ce couplage, comme une balise, une lumière familière que l’on ne quitte pas des yeux avant de se lancer vers de nouveaux horizons. Comme une promesse aussi. Ainsi, on pouvait continuer à garder un pied dans la littérature, y prendre appui et, en vacillant certes un peu, enjamber la frontière et explorer d'autres terrains. On pouvait continuer à lire des textes littéraires, des grandes œuvres et des Grands Auteurs (à l’époque, je n’avais jamais entendu parler de sociologie du genre, ça allait venir plus tard...), mais d’une autre façon, sans appliquer ce principe répété pendant l’agrégation de lettres classiques qui consistait à lire cinq ou six fois les œuvres au programme, pour en connaître les citations par cœur. On pouvait s'intéresser à la littérature sans choisir un siècle, un genre, un auteur, comme le faisaient mes ami·e·s, qui dès le DEA se projetaient en futur·e·s spécialistes qui de Proust, qui de l’épopée, qui de Musset ou d’Agrippa d’Aubigné. Désespérée de ne pas assez aimer tel ou tel, j’avais donc résolu d’abandonner la recherche en lettres classiques et de tenter le Celsa1. C’est dans ce but que j’avais fait lire une ébauche de projet d’étude sur la création de collections « grand public » chez Robert Laffont à Christian Baudelot, qui m’avait alors proposé de laisser tomber le Celsa, et de faire de la sociologie. D’où le Savant et le Populaire, dont il m’avait alors conseillé la lecture.

Il y a des livres que l’on lit, et qui ensuite font partie de la « culture », de ce bagage de références communes, de références obligées, qui fait le sociologue sérieux, mais qui s’empoussièrent dans la bibliothèque – ce sont des livres qui donnent un état du monde, ou de la sociologie, à un moment donné, et qui ont ainsi valeur informative. Et puis il y ceux que l’on emmène partout, de déménagement en déménagement, que l’on corne, que l’on relit, vers lesquels on revient, qui permettent de se relire tel·le que l’on était alors, et de se relier à celle ou celui que l’on devient. Que l’on emmène aussi de sujet de recherche en sujet de recherche. Ces livres continuent à vous interroger, à vous guider. Le Savant et le Populaire est de ceux-là. D’abord, parce que comme dans les livres de Hoggart, j’y retrouvais une revalorisation, une reconnaissance de la culture qui a marqué mon enfance. Cette culture-là n’était certes pas de milieu ouvrier, mais elle était celle d’une première génération d’instituteurs du Nord2 qui se bricolaient alors une culture, à coups de Voix du Nord et de romans de Pearl Buck, dont j’apprendrais assez amèrement dans les copies de classes préparatoires que non, ils n’étaient pas citables en dissertation.

Mais surtout, ce livre est resté une balise tout au long de ma trajectoire. Dans l’ensemble si dense de réflexions fournies par le dialogue des deux chercheurs, plusieurs éléments continuent à me donner matière à mouliner, au-delà même du thème de la culture populaire. Et ce n’est sans doute pas un hasard s’il s'agit de deux métaphores. La première est l’image devenue classique de la navigation à vue entre les deux écueils, celui du relativisme et du légitimisme. La force évocatrice de l’image qui, pour une agrégée de lettres classiques, renvoyait sans nul doute aux récits mythologiques des lectures d’enfant, a sans doute aidé à ancrer à tout jamais cette nécessité de la prudence théorique et méthodologique. Or, ce qui est décrit pour la prise en compte de la (des) culture(s) populaire(s) en cette fin des années 1980 permet de la même façon d’appréhender le grand oublié de la sociologie de la culture de l’époque, c’est-à-dire les cultures enfantines. Le modèle de la distinction écrasait la possibilité de penser les cultures populaires autrement que sur le mode de l’absence ou de l’imitation ; le modèle de la reproduction, quant à lui, empêchait de voir les enfants autrement que comme des tabula rasa, des « cires à modeler », des figurines miniatures de leurs parents : si la grande enquête Pratiques culturelles des Français ne concerne que les 15 ans et plus, c’est bien que le modèle implicite derrière l’outil statistique est la transmission, des parents aux enfants, des pratiques, ou des non-pratiques. De la même façon que les Cultural Studies ont traversé la Manche pour complexifier le modèle déterministe de la distinction (et ce n’est pas un hasard si l’on retrouve les noms de Jean-Claude Passeron et de Claude Grignon dans les préfaces des livres de Hoggart, La Culture du pauvre et 33 Newport Street), les Childhood Studies sont venues ébranler ce modèle de la transmission culturelle, que les métaphores de « l’héritage » ou du « capital » avaient tendance à réifier. Depuis les années 2000, s’est développée ainsi en France une sociologie de l’enfance soucieuse d’interroger les pratiques des enfants et leur autonomie quant aux pratiques des parents, les façons dont ils composent et se les approprient (ou pas), ainsi que la complexité des espaces de socialisations qu'ils fréquentent : si la famille est bien évidemment un lieu de socialisation primordial, elle ne suffit pas à épuiser la compréhension des pratiques enfantines – les médias, les cours de récréations, les échanges entre pairs étant autant d’espaces où se diffusent des objets, des pratiques, des goûts, eux-mêmes soumis à des normes et des contraintes... De la musique aux jeux de récréation, des bonbons aux fêtes d'anniversaire, de la décoration des chambres aux dessins animés ou jeux vidéos, les Childhood Studies ont ainsi sans doute permis de faire de ce « petit » sujet un objet sociologique, malgré ce que Brian Sutton-Smith appelle la « barrière de la trivialité » (1970). Mais le travail pionnier que constitue Le Savant et le Populaire est également une mise en garde pour le ou la sociologue de l’enfance qui, de même, se doit de naviguer à vue entre deux écueils, celui de la panique morale, qui ne voit dans les pratiques des enfants que perdition et abrutissement, ou « l’enfantisme », cet autre excès dénoncé par Érik Neveu (1999), qui consisterait à s’émerveiller du moindre texto envoyé, et à faire de chaque gribouillage l’équivalent d'une œuvre d'art.

Étroitement liée à ces questions, se pose alors également celle des méthodes : Claude Grignon et Jean-Claude Passeron soulignent combien le questionnaire est peu adapté à la mesure des pratiques culturelles populaires, parce que les questions proviennent de sociologues dotés de capitaux culturels et scolaires, et mènent à « la bévue qui conduit à décrire en termes d’absence des réalités masquées par l’instrument même de l’observation et par l’intention socialement conditionnée, de l’utilisateur de l’instrument » (Bourdieu, Chamboredon, Passeron 1968 : 63), ajoutant à la confusion sociologique la violence symbolique de l’énumération de questions mal adaptées. Tout·e sociologue s’intéressant aux pratiques de l'enfance est confronté·e aux mêmes obstacles : comment saisir, avec les mots d’adultes, des pratiques dont on ne soupçonne même pas l’existence, pour peu qu’elles excèdent nos propres souvenirs, ou la partie émergée et visible des pratiques des enfants éventuels de l’entourage, eux-mêmes bien évidemment situés socialement ?

Il est une autre métaphore qui est pour moi extrêmement éclairante. Les auteurs écrivent en effet : « n’est-ce pas se laisser piéger par l’application mécanique d’une métaphore mécanique que de penser que le “jeu” diminue quand l’“étau” des contraintes se resserrent ? » (Grignon & Passeron 1989 : 42). C’est selon moi un des plus grands défis lancés à la sociologie, qui dépasse encore une fois la seule question de la prise en compte de la culture populaire. Si le débat entre agency et structure, liberté et déterminisme, individu et société, résistance et domination, est inhérent aux différentes théories du social, comment faire pour que la prise en compte de ce « jeu » dépasse l’affirmation de principe et le postulat qui poserait en prémisse ce que la recherche est censée découvrir ? La question est d’autant plus vivace que la notion d’agency, parfois traduite par « agentivité », « agenticité », « puissance d’agir », etc.3, traverse successivement les champs de recherche se consacrant aux « dominés » : les classes populaires, les femmes, et, plus récemment, les enfants. Le risque est, là aussi, de naviguer entre deux écueils, « les coups de barre successifs – un coup à droite, un coup à gauche – [n’ayant] jamais fait une “ligne” » (38) : il y a, en effet, d’une part, la réduction de l’analyse aux structures de domination et aux contraintes, et le mépris des microrésistances ; au contraire, il y a, d’autre part, l’oubli de ces structures et la focalisation sur les actions individuelles, au point que tout, finalement, devient manifestation de l’agency, sans que puissent être appréhendés les effets de ces microrésistances dans un contexte plus large.

Parce qu’il nous oblige à la rigueur, nous invite à l’imagination, nous fournit des mises en garde et nous offre des pistes d’exploration, ce livre reste une des enquêtes les plus généreuses de la littérature sociologique.

1 Le Celsa, ou École des hautes études en sciences de l’information et de la communication, est une grande école rattachée à l’Université

2 On ne dira jamais assez combien l’École normale de garçons et de filles, dans les années 1960, a pu agir comme un véritable ascenseur social pour

3 La difficulté de la traduction participant d’ailleurs aux quiproquos, puisqu’il n’existerait finalement pas « de “mot juste” pour exprimer l’

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1 Le Celsa, ou École des hautes études en sciences de l’information et de la communication, est une grande école rattachée à l’Université Paris-Sorbonne, spécialisée dans la formation aux métiers du journalisme et de la communication.

2 On ne dira jamais assez combien l’École normale de garçons et de filles, dans les années 1960, a pu agir comme un véritable ascenseur social pour des enfants ou petits-enfants de mineurs…

3 La difficulté de la traduction participant d’ailleurs aux quiproquos, puisqu’il n’existerait finalement pas « de “mot juste” pour exprimer l’interprétation qu’un chercheur anglophone lui donnerait » (Mackenzie 2012 : 1).

Christine Détrez

École normale supérieure, Lyon/Centre Max Weber
http://www.centre-max-weber.fr/christine-detrez

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