La Correspondance de Pierre Bayle, philosophe du xviie siècle

The Correspondence of Pierre Bayle, Seventeenth-Century Philosopher

La Correspondencia de Pierre Bayle, filosofo del siglo XVII

Éric-Olivier Lochard et Antony McKenna

Traduction(s) :
The Correspondence of Pierre Bayle, Seventeenth Century Philosopher

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Référence électronique

Éric-Olivier Lochard et Antony McKenna, « La Correspondance de Pierre Bayle, philosophe du xviie siècle », Biens symboliques / Symbolic Goods [En ligne], 2 | 2018, mis en ligne le 12 avril 2018, consulté le 23 juin 2018. URL : https://revue.biens-symboliques.net/228

Comment est né le projet de la base de données ?

La Correspondance de Pierre Bayle est une publication produite à partir de l’ouvrage électronique Le Monde de la correspondance Bayle, pensé et réalisé par notre équipe depuis 1999 à l’aide du logiciel Arcane, conformément au paradigme instrumental « Le monde selon Arcane » (que nous évoquerons de nouveau un peu plus loin). Le projet Arcane a été lancé au début des années 1990 au Centre d’étude du xviiie siècle, laboratoire de sciences humaines et sociales du CNRS à Montpellier.

Comment le corpus a-t-il été délimité ?

Le corpus de la correspondance active et passive de Bayle (Labrousse & McKenna 1999-2017)1 comporte quelque 10 000 pages manuscrites, éparpillées pour la plupart dans les grandes bibliothèques (Paris, Londres, New York, Leyde). Notre point de départ a été la collecte de plus de 1 800 lettres, l’inventaire critique de ces données (établi par Elisabeth Labrousse), la transcription des textes et la traduction des lettres latines et italiennes, et enfin la constitution d’une banque d’images numériques. Ces images accompagnent l’édition annotée du texte des lettres sur le site de la correspondance de Bayle. Les métadonnées de la correspondance sont hors droits et ont été intégrées dans la base EMLO à Oxford. L’édition en ligne comporte actuellement (février 2017) 1 099 lettres, et l’ensemble de la correspondance sera disponible gratuitement à tout public en 2022. Il est également intégré dans le corpus des Lumières électroniques (Electronic Enlightenment) de la Fondation Voltaire ainsi que, sous forme XML, dans la base ePistolarium (Université d’Utrecht).

La constitution de la base s’appuie-t-elle sur un ancrage théorique et/ou disciplinaire précis ?

Le projet Arcane visait à tirer parti des avancées de la recherche en informatique pour les travaux sur l’histoire des idées et de la sociabilité au xviiie siècle, matérialisées par des éditions critiques de correspondances et par la réalisation d’un Atlas des correspondances à l’époque moderne.

Ce travail de recherche s’est articulé autour d’une réflexion épistémologique concernant le processus d’édition savante et plus généralement de création scientifique de connaissances dans les sciences humaines et sociales, dans un nouvel environnement économique et technologique. De nombreuses problématiques ont été abordées dans cette réflexion, en suivant l’impératif de proposer des réponses opératoires.

Quels logiciels avez-vous utilisés pour bâtir l’infrastructure de la base de données, et, le cas échéant, pour leur exploitation statistique ?

Ce travail a donné lieu parallèlement au développement du logiciel Arcane, qui est un instrument d’écriture électronique prototype, destiné à mettre à l’épreuve en conditions réelles les réponses apportées aux problématiques de l’édition critique. Il se présente comme les traitements de textes dont les chercheurs ont l’habitude ; le lecteur pourra trouver les caractéristiques de ce logiciel dans trois articles en particulier, le premier écrit en 2001 notamment par l’auteur du logiciel (Lochard & Taurisson 2001), le second en 2008 (Lochard 2008), et le troisième publié en 2014 par une doctorante (Dufour 2014) qui a utilisé Arcane pour l’édition critique de la correspondance de Marceline Desbordes-Valmore.

Parmi les solutions proposées, certaines rejoignent celles qui sont aujourd’hui couramment admises, même si elles apparaissaient originales à cette époque2. D’autres constituent l’originalité de l’instrument Arcane ; nous en détaillons brièvement quelques-unes, en précisant leur mise en œuvre dans la Correspondance de Pierre Bayle.

Un impératif du projet Arcane était d’inscrire l’instrument dans l’environnement « anthropologique » de la création de connaissances en sciences humaines et sociales, en prenant en compte les habitudes des auteurs3. Une question épineuse a été de proposer, pour le travail éditorial, une autre image mentale que le livre comme horizon de travail de l’auteur ; cette image devait être à la fois naturelle, opératoire et indépendante de la forme de la publication, ce qui excluait le site web comme solution satisfaisante ; nous avons donc proposé de voir plus abstraitement l’édition savante électronique comme la composition intentionnelle et scientifique, potentiellement infinie, d’un monde de connaissances multimédia

• que le lecteur peut lire et explorer,
• dont on peut extraire des informations pour publication sous diverses formes,
• et qui peut dialoguer avec d’autres mondes pour composer des bibliothèques électroniques.

L’architecture de ces mondes doit être à la fois suffisamment générique pour s’appliquer à un large éventail de projets éditoriaux et suffisamment simple pour faciliter le repérage et l’exploration de l’information par les auteurs et les lecteurs. La solution à cette double contrainte est d’envisager l’ouvrage éditorial comme étant constitué de trois sortes d’objets, dynamiquement liés entre eux, nécessaires et suffisants pour composer la combinatoire sémantique d’un monde de connaissances multimédia, et qui peuvent fonctionner comme des portes d’entrée dans l’ouvrage électronique :

• des sujets d’intérêt intentionnel du projet éditorial (« de quoi il parle »), qui, regroupés en types (dans la base Bayle : personnes, lieux, livres, lettres…), composent la matérialité du monde, ses habitants, par généralisation des index cumulatifs ;

• des documents-enrichis (« qu’est-ce qu’on en dit »), flots informationnels multimédias pour décrire, illustrer, annoter, interpréter le monde (dans la base Bayle : lettres, qui figurent donc comme sujets et comme documents-enrichis, notes, appendices, manuscrits, etc.) ;

• des relations (« qu’est ce qu’on en sait ») pour organiser les sujets, décrire des relations factuelles ou repérer formellement des informations prédicatives (dans la base Bayle : relations entre les correspondants et les personnes mentionnées dans les lettres).

Dans le monde de la Correspondance de Pierre Bayle, il y a essentiellement cinq types de sujets : 2 200 lettres-sujet qui décrivent les lettres (leur contenu est un document) et composent l’inventaire, 11 000 personnes (expéditeurs, destinataires, personnes citées dans les lettres), 2 700 ouvrages critiques modernes, 150 lieux géographiques, et 75 personnages (littéraires et théâtraux). Chaque sujet possède une fiche de métadonnées composée selon son type : la fiche des lettres-sujet, par exemple, se compose notamment de l’auteur, du destinataire, des lieux d’envoi et de destination, et de la date d’envoi.

Un document-Arcane est un couple formé d’un support multimédia (suite de signes pour un texte, de pixels pour une image, d’unités de temps pour les sons et vidéos) et de l’ensemble de ses enrichissements, valeurs objectives ou subjectives que l’auteur attache explicitement et intentionnellement à une séquence du support pour le qualifier, le représenter, le structurer, l’indexer, l’annoter, etc. Dans le monde de la Correspondance de Pierre Bayle, les manuscrits (1 793) et les textes établis (2 040) sont des documents-Arcane liés à la lettre-sujet correspondante, ce qui permet de passer très facilement de l’un à l’autre.

Un enrichissement est une information logique attachée au support du document par une ancre (séquence dans un texte, partie rectangulaire d’une image, séquence dans un son ou une vidéo) à l’aide d’un enrichisseur ; les enrichissements (titre, italiques, emphase, langue étrangère…) sont librement crées et prescrits par l’éditeur en fonction du projet éditorial, en fixant diverses opérations automatiques comme la mise en forme typographique des ancres, ou encore le formatage à effectuer lors d’une exportation de document – par exemple, par un balisage TeX ou XML. Dans Arcane les enrichissements sont enregistrés séparément des supports ; cette particularité a plusieurs avantages, notamment de permettre aux enrichissements d’être des portes d’entrée dans le monde, ou encore de permettre à l’auteur de proposer diverses vues d’un document en faisant opérer sur le support une partie seulement de ses enrichissements.

La Correspondance compte deux sortes d’annotations, enrichissements qui attachent l’annotation (un document-Arcane) à une ancre : l’annotation explicative (22 500 notes distinctes portant sur l’identification des personnes, des événements et des questions traitées dans les lettres) et l’annotation critique (13 000 notes distinctes portant sur l’état du manuscrit : ratures, taches d’encre, encre pâlie, texte illisible…).

L’indexation, simple ou relationnelle, est un enrichissement qui attache un sujet (ouvrage ou personne) à l’ancre ; les 70 000 indexations présentes dans la Correspondance ont permis de composer automatiquement les index et bibliographies cumulatifs par volume et généraux pour l’ensemble des volumes ; l’indexation permet également d’accéder à partir de sa fiche à toutes les occurrences d’un sujet dans les documents.

Les enrichissements « Glossaire » (2 000) attachent un terme du dictionnaire du monde à l’ancre.

Les autres enrichissements (185 000 au total) consistent à poser des étiquettes sur l’ancre pour la qualifier : titre, langue étrangère, vers, citation, liste, etc., ou à créer des liens vers diverses cibles.

Les relations sont des combinaisons formelles qui servent à établir des liens sémantiques et dynamiques entre les objets du monde, en particulier entre les sujets, ou à interpréter formellement le contenu d’une ancre d’un document. Elles sont produites par application d’un relater (lien hypertextuel) ; ceux-ci sont librement créés et prescrits par l’éditeur en fonction du projet éditorial, en déterminant la liste des arguments de la combinaison, ainsi que leur type : on peut, par exemple, introduire entre tous les sujets de la base des relations de tous les types (arborescence, inclusion, parenté, dépendance, domination, protection, amitié ou plus, etc.).

La Correspondance de Bayle utilise deux relateurs4 : ProduitPar (2 650 occurrences) qui relie un auteur de type sujet-personne, et un ouvrage de type sujet-ouvrage, et EtreEnRelation (150 occurrences) qui relie la personne à l’origine de la relation avec une autre (dont le nom est mentionné dans telle lettre) ; ces 150 relations (que nous avons établies à titre expérimental sur une période donnée pour explorer leur pertinence) sont ancrées dans les lettres par un enrichissement ad hoc.

Les documents dynamiques sont définis par un script composé par l’utilisateur et appliqué sur des éléments du monde. Ils sont effectivement calculés et produits en réponse à une instruction de l’utilisateur, par exemple le document composé des ancres d’une indexation par un sujet donné ou des ancres d’un enrichissement comme « Passage à revoir », ou encore la représentation cartographique de lettres-sujet sur une carte d’Europe, en utilisant les coordonnées des sujets-lieux géographiques figurant comme lieu d’expédition et de destination dans la fiche des lettres-sujets.

Les publications, comme les échanges avec d’autres systèmes d’information, sont produits par exportation automatique d’un document, conduite par un script précisant les objets à exporter et une feuille de style indiquant l’opération à effectuer sur les ancres des enrichissements, le balisage par exemple.

Pourriez-vous donner en exemple un ou deux résultats scientifiques (attendu ou surprenant) obtenus à l’aide de la base de données ?

Ces relations permettent d’établir, par exemple, la pertinence des lettres perdues et des contacts indirects avec des personnes mentionnées dans les lettres connues. Si on se fie à la seule représentation du réseau des lettres connues, on peut se tromper lourdement sur l’univers du sujet principal (en l’occurrence, Pierre Bayle), car ses correspondants paraissent n’avoir aucune relation entre eux. En faisant apparaître les lettres perdues, la correspondance est beaucoup plus complète. Si on y ajoute ensuite l’ensemble des relations (établies par les relateurs), on entre bien mieux dans la représentation que pouvait se faire Bayle, de ce monde de correspondances et de relations plus ou moins directes et on saisit mieux la nature objective de ces réseaux.

Autre exemple : les relations permettent de représenter les réseaux de relations directes et indirectes de façon hiérarchique, de sorte qu’on comprend mieux la situation et les intentions de Bayle. Ainsi, pour les besoins de la rédaction de son Dictionnaire, il a recours à un petit nombre d’amis qui font office de « secrétaires de la République des Lettres ». Ceux-ci relaient ses questions (bibliographiques, historiques, etc.) aux spécialistes dans différents domaines (bibliographie, histoire, numismatique, généalogie, etc.) : on voit alors que Bayle reçoit directement ou indirectement les informations de son Dictionnaire de la part d’une foule de sujets qui, dans leur ensemble, constitue sa représentation de la République des lettres et la structure objective de cette communauté.

Les documents PDF des quinze volumes de l’édition papier ont été produits par exportation des lettres-documents au format LaTeX, puis composés par ce logiciel à l’aide d’un fichier de style interprétant les directives de mise en page de la Fondation Voltaire, l’éditeur commercial.

L’édition web de la Correspondance, servie par une version du système de publication libre SPIP élaborée par Pierre Mounier et désormais maintenue par Cindy Tessier (DSI, Université Jean-Monnet de Saint-Etienne), est alimentée par l’exportation d’un document XML réimporté dans le serveur.

L’intégration de l’inventaire de la Correspondance dans la base EMLO à Oxford a été faite par exportation des métadonnées des lettres-sujet, et celle de la Correspondance complète dans base ePistolarium (Université d’Utrecht) par exportation des lettres-document dans un format TEI.

1 La Correspondance de Pierre Bayle (Oxford, La Fondation Voltaire, 1999-2017, 15 vol) a étééditée sous la direction d’Elisabeth Labrousse et d’

2 C’est par exemple le cas de l’utilisation d’une base de données, qui fut pourtant mal accueillie à la présentation du logiciel ; c’est aussi le cas

3 Cet impératif a conduit au choix d’un laboratoire de sciences humaines et sociales pour la production du logiciel, plutôt que d’un laboratoire de

4 D’autres ouvrages, portant sur la sociabilité par exemple, en comportent plusieurs dizaines, pour distinguer de manière nuancée les différents types

LABROUSSE Elisabeth & MCKENNA Anthony (dir.) (1999-2017). Correspondance de Pierre Bayle. Oxford, La Fondation Voltaire, 15 vol.

LOCHARD Éric-Olivier & TAURISSON Dominique (2001). « “Le monde selon Arcane” : un paradigme instrumental pour l’édition électronique ». Cahiers GUTenberg, 39-40 : 89-105. [En ligne] http://manuscritdepot.com/edition/documents-pdf/paradigme-ed-electronique.pdf [consulté le 15 janvier 2018].

LOCHARD Éric-Olivier (2008). « L’édition de manuscrits au prisme du paradigme instrumental Arcane ». Recherches & Travaux, 72 : 83-95. [En ligne] https://recherchestravaux.revues.org/92 [consulté le 15 janvier 2018].

DUFOUR Delphine (2014). « L’enjeu numérique dans l’édition de la correspondance de Marceline Desbordes-Valmore ». PhiN-Beiheft, 7 : 64-75. [En ligne] http://web.fu-berlin.de/phin/beiheft7/b7t04.pdf [consulté le 15 janvier 2018].

1 La Correspondance de Pierre Bayle (Oxford, La Fondation Voltaire, 1999-2017, 15 vol) a été éditée sous la direction d’Elisabeth Labrousse et d’Antony McKenna, avec une équipe composée de Wiep van Bunge, Edward James, Bruno Roche, Fabienne Vial-Bonacci, avec la collaboration d’Éric-Olivier Lochard. Au cours des années, ont également collaboré à cette édition : Laurence Bergon, Hubert Bost, Maria-Cristina Pitassi, Ruth Whelan, ainsi qu’Annie Leroux, Dominique Taurisson et Caroline Verdier.

2 C’est par exemple le cas de l’utilisation d’une base de données, qui fut pourtant mal accueillie à la présentation du logiciel ; c’est aussi le cas du balisage formel de l’information pour garantir sa pérennité, à une époque où le langage SGML (Standard Generalized Markup Language) n’avait pas encore donné naissance à sa version simplifiée, XML (Extensible Markup Language), et où le web était encore confidentiel.

3 Cet impératif a conduit au choix d’un laboratoire de sciences humaines et sociales pour la production du logiciel, plutôt que d’un laboratoire de sciences et techniques dans lequel le développement aurait peut-être pu se faire de manière plus « confortable ».

4 D’autres ouvrages, portant sur la sociabilité par exemple, en comportent plusieurs dizaines, pour distinguer de manière nuancée les différents types de relations entre les personnes.

Éric-Olivier Lochard

Antony McKenna

Université de Saint-Étienne – IHRIM

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