Quelques questions sur Chronopéra

A Few Questions About Chronopéra

Algunas interrogaciones sobre Chronopéra

Solveig Serre

Traduction(s) :
A Few Questions About Chronopéra

Citer cet article

Référence électronique

Solveig Serre, « Quelques questions sur Chronopéra », Biens symboliques / Symbolic Goods [En ligne], 2 | 2018, mis en ligne le 12 avril 2018, consulté le 12 décembre 2018. URL : https://revue.biens-symboliques.net/232

Comment est né le projet de base de données ?

La base de données Chronopéra est l’un des projets pionniers dans le champ de la publication des recherches sur l’histoire des spectacles au moyen des nouvelles technologies. Elle est issue de la rencontre, en 2003, de trois chercheurs au CNRS : Michel Noiray, (musicologie, Institut de recherche en musicologie), Solveig Serre (musicologie, Centre d’études supérieures de la Renaissance) et Olivier Serre (informatique théorique, Institut de recherche en informatique fondamentale). Elle doit sa création à la volonté d’élaborer un outil statistique au service de l’interprétation historique. En reconstituant la chronologie de l’intégralité des représentations données par l’Opéra de Paris depuis 1669, elle a pour objectif principal de proposer une interprétation des événements et des tendances de la création lyrique au sein de cette institution et présente un triple intérêt : éclairer des questions de réception en permettant de savoir ce qu’allait voir le public à une époque donnée, mesurer l’effet de nouveauté en faisant apparaître le contexte général dans lequel surviennent les créations, faire ressortir la manière dont l’Opéra conçoit sa stratégie artistique en confrontant les intentions des directeurs de l’Opéra et des différents responsables de production. Conçue comme un outil de travail, aisément accessible au chercheur, enrichissant constamment son contenu et se situant à la croisée de deux domaines de recherche trop souvent séparés – l’histoire institutionnelle et l’histoire des œuvres –, Chronopéra s’impose ainsi comme une mine documentaire et un outil de travail indispensable pour des historiens de la musique, de la danse et du spectacle.

Comment le corpus a-t-il été délimité ?

Chronopéra fournit le répertoire journalier de l’Opéra de Paris depuis sa création, en 1669, jusqu’en 1989, date de l’inauguration de l’Opéra Bastille. Il s’agit donc d’un corpus clos et homogène, ce qui se justifie d’autant mieux que l’Opéra de Paris constitue dès l’origine son répertoire comme un fonds où les œuvres restent durablement présentes. Pour autant, la reconstitution de ce répertoire n’est pas aisée du point de vue archivistique car à la différence d’autres grandes institutions culturelles comme la Comédie-Française, l’Opéra de Paris n’a pas bénéficié d’une gestion continue et a très mal conservé ses archives. S’est donc imposé un important travail de confrontation entre sources primaires : documents reliés, registres et journaux de bord conservés à la Bibliothèque-musée de l’Opéra (Bibliothèque nationale de France), feuillets et liasses conservés aux Archives nationales (fonds O1 ou AJ13) et sources secondaires (livrets, presse, etc.).

La constitution de la base de données s’appuie-t-elle sur un ancrage théorique et/ou disciplinaire précis ?

Chronopéra a pour objectif de démontrer que l’étude des phénomènes musicaux peut et doit passer par l’étude des phénomènes extramusicaux, dans une démarche d’histoire sociale de la musique. Elle fait apparaître non seulement des renseignements formels sur les œuvres (genre, nombre d’actes, etc.) mais également le système de contraintes multiples (financières avec les recettes journalières, matérielles avec les salles de spectacles, etc.) dans lequel ces œuvres sont produites, en les reliant à des questions plus larges de réception et d’esthétique (programmation en fonction des jours de la semaine ou des saisons théâtrales par exemple). Avant l’éclosion récente de plusieurs bases de données d’envergure consacrées à d’autres institutions culturelles (Dezède, le Projet des registres de la Comédie-Française), Chronopéra a été un outil pionnier.

Quels logiciels avez-vous utilisés pour bâtir l’infrastructure de la base de données et, le cas échéant, pour son exploitation statistique ?

Chronopéra fonctionne avec le logiciel libre MySQL qui permet une mise en ligne aisée et gratuite, et est interrogeable au moyen du langage de requête SQL. Comme cette utilisation n’est accessible qu’à l’utilisateur qui possède des connaissances avancées en SQL et une bonne vision de l’articulation des diverses tables de la base de données, une interface conviviale, via un site Internet, a été progressivement mise en place. Cette dernière permet d’effectuer la plupart des requêtes classiques : affichage du calendrier pour une période définie, des œuvres d’un compositeur, d’un librettiste ou d’un chorégraphe. Les résultats de ces diverses requêtes peuvent être triés selon plusieurs critères et exportés vers différents formats (pdf, xls et csv). Le mode de recherche expert via l’emploi de requêtes SQL permet d’exploiter toute la puissance de Chronopéra, à l’aide de requêtes multicritères sur les diverses tables constituant la base de données. Il est par exemple possible de générer une table des compositeurs, classés selon la recette moyenne que produisent leurs œuvres pendant une période donnée. On peut enfin déterminer quels sont les jours de la semaine les plus prolifiques, si certains mois sont désertés par le public et si ces phénomènes connaissent des évolutions au cours des siècles.

Pourriez-vous donner en exemple un ou deux résultats scientifiques (attendu ou surprenant) obtenus à l’aide de la base de données ?

Étant spécialiste de l’histoire de l’Académie royale de musique dans la deuxième moitié du xviiie siècle, j’ai mené une analyse fine et systématique des données contenues dans Chronopéra pour cette période. Il est par exemple apparu que la programmation du répertoire obéissait à trois grands principes. Le premier est celui des « longues séries », appliqué dans un but essentiellement économique : une même œuvre est jouée plusieurs fois par semaine pendant plusieurs semaines. Le deuxième est celui de l’alternance, entre les différents genres lyriques et chorégraphiques, ou entre les différents titres au cours de la saison ou au cours des mois et des semaines : dans ce cas, il s’agit de permettre le meilleur compromis entre les inclinations artistiques de la maison et celles du public. Enfin, le troisième est celui des « spectacles couplés », composés d’extraits d’œuvres populaires qui étaient représentées les unes à la suite des autres sans tentative de les lier entre eux : la pratique, peu coûteuse, offre l’avantage de plaire au public sans user le grand opéra pour lequel des moyens financiers et humains considérables étaient investis. Par conséquent, on voit comment la programmation du répertoire est une procédure particulièrement complexe qui requiert coordination, arbitrage et contrôle, et comment, dans ce contexte, la liberté artistique des directeurs de la maison apparaît comme instable et fluctuante.

Figure 1. Ratio moyen par mois entre les œuvres lyriques et chorégraphiques à l’Académie royale de musique (1749-1791).

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Graphique élaboré à partir de l’analyse des registres de comptabilité de l’Académie royale de musique conservés à la Bibliothèque-musée de l’Opéra Garnier (cote : CO2-CO25).

On voit bien comment les règlements de 1714 qui préconisaient de réserver l’hiver et le printemps aux tragédies lyriques, et l’automne plutôt aux ballets, ont été respectés : tout au long de la période, la saison privilégiée du genre lyrique s’étend d’octobre à avril et celle du genre chorégraphique de mai à septembre. Les mois où l’alternance est la plus pratiquée sont les mois de mai, d’octobre et de novembre.

Qu’envisagez-vous pour la pérennité et l’accessibilité de la base de données ?

Dans un premier temps, il convient de relancer Chronopéra, qui est restée inactive depuis 2012, faute de temps et de personnel. Cette nouvelle impulsion se fera dans plusieurs directions : vérification des données existantes, reconstitution de la chronologie des représentations pour la période 1672-1749, ajout aux données chronologiques des données concernant la distribution, alignement vers les notices d’autorité BnF réalisées pour les œuvres, les spectacles, les salles de spectacles et les personnes. Parallèlement à ce travail, une nouvelle version de Chronopéra, plus fonctionnelle et agréable pour l’utilisateur en termes d’ergonomie, sera élaborée. Dans un second temps, la pérennisation de la base sera garantie par son intégration à la TGIR – Très grande infrastructure de recherche – Huma-Num, ainsi que par la préparation d’un ouvrage papier sur le modèle du Théâtre de l’Opéra-Comique Paris. Répertoire 1762-1972 de David Charlton et Nicole Wild (2005). Enfin, des liens, permis par l’interopérabilité des données, seront faits avec des projets similaires dans le champ de l’histoire des spectacles, en particulier avec le Projet des registres de la Comédie-Française.

Charlton David & Wild Nicole (2005). Théâtre de l’Opéra-Comique Paris. Répertoire 1762-1972. Bruxelles, Mardaga.

Figure 1. Ratio moyen par mois entre les œuvres lyriques et chorégraphiques à l’Académie royale de musique (1749-1791).

Figure 1. Ratio moyen par mois entre les œuvres lyriques et chorégraphiques à l’Académie royale de musique (1749-1791).

Graphique élaboré à partir de l’analyse des registres de comptabilité de l’Académie royale de musique conservés à la Bibliothèque-musée de l’Opéra Garnier (cote : CO2-CO25).

© Presses Universitaires de Vincennes 2018