À la redécouverte des catalogues d’éditeurs québécois

Histoire du livre et bases de données bibliographiques

Towards the Rediscovery of Québécois Publishers’ Catalogues : History of the Book and Bibliographical Databases

Descubriendo los catálogos de editores quebequenses: Historia del libro y bases de datos bibliográficas

Josée Vincent

Traduction(s) :
Towards the Rediscovery of Québécois Publishers’ Catalogues

Citer cet article

Référence électronique

Josée Vincent, « À la redécouverte des catalogues d’éditeurs québécois », Biens symboliques / Symbolic Goods [En ligne], 2 | 2018, mis en ligne le 12 avril 2018, consulté le 12 décembre 2018. URL : https://revue.biens-symboliques.net/239

Comment est né le projet de base de données ?

Développée pour rendre compte des phénomènes liés à l’écrit, tant dans leurs dimensions culturelles qu’économiques ou politiques, l’histoire du livre a toujours privilégié les approches quantitatives. Les premiers travaux de Daniel Mornet sur Les Origines intellectuelles de la Révolution française (1933), ou de Lucien Febvre et Henri-Jean-Martin sur L’Apparition du livre (1999-1958) traduisaient déjà la volonté d’appréhender de vastes corpus plutôt que de se limiter à quelques titres canoniques. Mais l’utilisation de bases de données, à partir des années 1990, a littéralement transformé la discipline en facilitant le traitement quantitatif et en multipliant ses possibilités.

Au Québec, les membres du Groupe de recherche sur l’édition littéraire au Québec (GRÉLQ)1, fondé en 1982, ont d’emblée eu recours à diverses bases de données qu’ils ont pour la plupart eux-mêmes fabriquées. C’est le cas notamment des catalogues d’éditeurs, qui ont servi de socle au grand projet d’Histoire de l’édition littéraire au Québec au xxe siècle. Conçus par des littéraires, à un moment où l’utilisation de tels outils n’était pas chose courante, l’histoire de ces catalogues traduit en quelque sorte celle des débuts des humanités numériques.

Dirigés par Jacques Michon et Richard Giguère, les premiers travaux des membres du GRÉLQ ont porté sur l’édition littéraire au Québec pendant la Seconde Guerre mondiale, une période particulièrement riche sur le plan éditorial (Michon 2004). Rappelons qu’à partir de 1940, les éditeurs français et belges, paralysés par l’Occupation, ne sont plus en mesure d’approvisionner les marchés francophones à l’étranger. Au Québec, où plus des trois quarts de la production est importée d’Europe, la pénurie de livres frappe durement. Mais des mesures exceptionnelles2, qui viennent préciser le mode d’application de la loi sur le droit d’auteur en temps de guerre, sont prises pour permettre aux maisons d’édition québécoises de pallier ces manques. Les entreprises existantes ne suffisant pas à la tâche, de nouvelles maisons d’édition voient le jour. Leur production prendra trois formes : la réédition3 de titres existants, l’édition de textes produits par des auteurs québécois et l’édition de textes d’écrivains en exil. Outre les librairies et les institutions locales, les éditeurs québécois desservent les marchés américains, africains et sud-américains. Mais à la fin de la guerre, les entreprises européennes renouent avec leurs clientèles étrangères. Privés de leurs débouchés, la majorité des éditeurs québécois sont contraints d’abandonner le métier.

C’est pour rappeler cet épisode marquant de l’histoire du livre que les chercheurs du GRÉLQ se sont mis au travail. Or, ils ont rapidement rencontré un écueil, car au Québec, l’inventaire systématique de la production nationale ne débute qu’à la fin des années 19604. Contraints de retracer le corpus des livres édités pendant la guerre, les chercheurs ont alors décidé de reconstituer à partir de diverses sources des catalogues informatisés, afin d’en faciliter le traitement.

Comment le corpus a-t-il été délimité ?

D’abord centrés sur les ouvrages littéraires produits pendant la Seconde Guerre mondiale, les travaux des chercheurs se sont étendus du début du xxe siècle aux années 1980. La majorité des catalogues des éditeurs québécois actifs pendant cette période ont été reconstitués. Les publications ont été retracées parmi des collections privées et institutionnelles, notamment celles des bibliothèques universitaires, municipales et gouvernementales. Confrontés à l’absence d’archives éditoriales, les chercheurs ont aussi utilisé des sources secondaires, telles les journaux, les magazines, les revues et des matériaux publicitaires (« vient de paraître », catalogue promotionnels, etc.). Enfin, de nombreuses entrevues ont été menées auprès des éditeurs toujours en vie. Produits pour recenser et analyser cette masse documentaire, des entrevues, des index, des bibliographies et des répertoires informatisés sont aujourd’hui encore mis à la disposition des chercheurs.

Quel est l’horizon disciplinaire ?

Les catalogues d’éditeurs ont été conçus à partir d’un modèle bibliographique traditionnel adapté aux besoins des chercheurs. L’image suivante offre un aperçu de ce modèle, dans son état actuel :

Figure 1. Interface de « recherche avancée » dans la base de données des catalogues d’éditeurs sur le site du GRÉLQ.

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Aux champs bibliographiques usuels (auteur, éditeur, date de publication, etc.) s’ajoutent des rubriques contenant des informations liées au support (reliure, format), au paratexte (mention de responsabilité, illustration, préfaces, etc.), à la fabrication (imprimeur, tirage, réédition, réimpression), à la diffusion (prix, point de vente), à la distribution (nom du distributeur) et à la lecture (ex libris, imprimatur, etc.). Chaque description a été rédigée « livre en main », à partir d’un ou de plusieurs exemplaires, chacun pouvant présenter des éléments différents, voire inédits dans le cas des exemplaires annotés. Les catalogues répondent ainsi à certaines exigences de la bibliographie analytique (Bowers 1950), même s’ils n’atteignent pas le degré de précision exigé pour la description de manuscrits et de livres anciens.

Le modèle inclut en outre des indications de genre et des données sur les auteurs. Très utiles, les mentions de genre permettent de mesurer l’évolution du catalogue en regard des catégories littéraires (roman, théâtre, poésie, etc.) et des secteurs éditoriaux (religieux, jeunesse, littéraire, etc.). Les champs de spécialisation et les stratégies éditoriales des maisons d’édition sont ainsi mises en évidence. Par exemple, tandis qu’on réédite des classiques et des ouvrages pour la jeunesse aux Éditions Variétés, on privilégie les essais et les romans des écrivains locaux et exilés aux Éditions de l’Arbre. Quant aux informations biographiques, elles offrent le portrait d’un groupe qui inclut tous les auteurs, des têtes d’affiches aux écrivains les plus obscurs. Leur traitement quantitatif peut révéler la présence de réseaux constitués en fonction de l’âge, du sexe, de la profession ou de la nationalité. Il révèle aussi, dans le cas des œuvres en réédition, les écrivains qui ont marqué leur époque, même s’ils sont aujourd’hui oubliés.

Quels logiciels avez-vous utilisés pour bâtir l’infrastructure de la base de données et, le cas échéant, pour son exploitation statistique ?

L’élaboration des catalogues d’éditeurs s’est échelonnée sur trois décennies, des années 1980 aux années 2000. Après quelques essais, les chercheurs ont opté pour le logiciel File Maker qui répondait aux besoins immédiats et qui était aussi simple à apprendre qu’à utiliser. Compte tenu de leurs ressources financières limitées, les chercheurs devaient en effet se débrouiller sans l’appui d’un informaticien.

Les catalogues étaient produits séparément, l’objectif de départ étant de produire des monographies pour chacune des maisons d’édition. Au fil du temps, certains chercheurs ont adapté le modèle en ajoutant des rubriques ou des éléments de saisie automatique. Mais ce faisant, ils ont compromis l’uniformité des catalogues et, par conséquent, ont anéanti la possibilité de les interroger simultanément. Par ailleurs, le fait que plusieurs personnes procèdent à la saisie des données, a multiplié le risque d’erreur. D’autres difficultés liées à l’utilisation de File Maker sont survenues au fur et à mesure que de nouvelles versions du logiciel étaient commercialisées. L’obligation d’acheter continuellement de nouvelles licences est rapidement apparue comme une contrainte lourde. L’obsolescence des premières versions est aussi devenue une source d’inquiétude, puisque le transfert des données d’une version à l’autre présentait toujours un risque de corruption ou de perte d’informations. Mais le principal écueil demeurait l’impossibilité de diffuser ces bases de données en ligne. Or, au milieu des années 2000, le partage des données était devenu une priorité dans le milieu de la recherche et la création de plateformes web permettant d’héberger les bases de données, une nécessité.

C’est à ce moment que la décision a été prise de ne plus utiliser le logiciel File Maker et de se tourner vers MySQL. La plupart des bases de données documentaires, soit les index, les bibliographies et les répertoires, ont alors été converties puis mises en ligne. Dans le cas des catalogues d’éditeurs, un travail de révision et d’uniformisation a été entrepris, mais n’a pu être mené à terme, faute de ressources. Les catalogues plus complets, ainsi que ceux jugés les plus pertinents pour la recherche ont tout de même été transférés, malgré leurs lacunes et les erreurs qu’ils pouvaient contenir. Net avantage, il est maintenant possible d’interroger simultanément tous les catalogues et même d’intégrer toutes les bases de données dans une même requête pour croiser les résultats.

Pourriez-vous donner en exemple un ou deux résultats scientifiques (attendu ou surprenant) obtenus à l’aide de la base de données ?

Les catalogues d’éditeurs ont permis la réalisation de nombreuses monographies prenant la forme d’articles, de mémoires, de thèses ou de chapitres de livre. La liste de ces réalisations5 montre combien l’analyse des catalogues s’est révélée fertile. Ils sont aussi à la source de l’Histoire de l’édition littéraire au Québec au xxe siècle (Michon 1999, 2004, 2010), une synthèse magistrale qui demeure la référence incontournable dans le domaine. Mais les catalogues ont aussi servi à d’autres fins. Les données concernant le paratexte ont été mobilisées entre autres par Marie-Pier Luneau, qui s’est intéressée aux discours préfaciels (2016), et Sophie Drouin dont la thèse à venir porte sur les illustrations. D’autres formes d’utilisation sont envisagées, notamment en géolocalisation.

Les catalogues d’éditeurs conservent encore aujourd’hui leur intérêt, puisqu’à ce jour aucun autre outil bibliographique ne recense la production des éditeurs actifs avant les années 1960. Leur développement dépend néanmoins des ressources financières allouées aux chercheurs et, en ce sens, leur pérennité n’est certainement pas assurée. Mais il dépend aussi de la volonté des chercheurs d’explorer toutes les possibilités qu’ils offrent et vu sous ce jour, l’avenir demeure prometteur.

1 Aujourd’hui le Groupe de recherches et d’études sur le livre au Québec.

2 « Les Arrêtés en conseil sur les brevets, le droit d’auteur et les marques de commerce adoptés en septembre et octobre 1939 permettent aux éditeurs

3 Des sommes compensatoires seront prélevées puis versées dans un fonds en vue d’être redistribuées aux éditeurs européens à la fin du conflit.

4 La Bibliothèque nationale du Canada, première instance à qui est revenue la responsabilité de cet inventaire, est fondée en 1953. En 1967, la

5 Voir notamment la liste des mémoires et des thèses : https://www.usherbrooke.ca/grelq/theses-et-memoires/.

Bowers Fredson (1950). Principles of Bibliographical Description. Princetown, Princetown University Press.

Febvre Lucien & Martin Henri-Jean (1999-1958). L’Apparition du livre. Paris, Albin Michel.

Luneau Marie-Pier & Saint-Amand Denis (dir.) (2016). La Préface. Formes et enjeux d’un discours d’escorte, Paris, Classiques Garnier.

Michon Jacques (dir.) (1999). Histoire de l’édition littéraire au Québec au xxe siècle. « La naissance de l’éditeur. 1900-1939 », volume 1. Montréal, Fides.

Michon Jacques (dir.) (2004). Histoire de l’édition littéraire au Québec au xxe siècle. « Le temps des éditeurs. 1940-1959 », volume 2. Montréal, Fides.

Michon Jacques (dir.) (2010). Histoire de l’édition littéraire au Québec au xxe siècle. « La bataille du livre. 1960-2000 », volume 3. Montréal, Fides.

1 Aujourd’hui le Groupe de recherches et d’études sur le livre au Québec.

2 « Les Arrêtés en conseil sur les brevets, le droit d’auteur et les marques de commerce adoptés en septembre et octobre 1939 permettent aux éditeurs canadiens de reproduire, conformément à la loi, tous les ouvrages publiés en territoire ennemi. À partir de juin 1940, cette règlementation du gouvernement fédéral s’applique à toute la France sans distinction de zone » (Michon 2004 : 23).

3 Des sommes compensatoires seront prélevées puis versées dans un fonds en vue d’être redistribuées aux éditeurs européens à la fin du conflit.

4 La Bibliothèque nationale du Canada, première instance à qui est revenue la responsabilité de cet inventaire, est fondée en 1953. En 1967, la Bibliothèque nationale du Québec est créée, notamment pour assurer la constitution et la préservation d’une collection québécoise nationale. La loi sur le dépôt légal au Québec est entrée en vigueur le 1er janvier 1968.

5 Voir notamment la liste des mémoires et des thèses : https://www.usherbrooke.ca/grelq/theses-et-memoires/.

Figure 1. Interface de « recherche avancée » dans la base de données des catalogues d’éditeurs sur le site du GRÉLQ.

Figure 1. Interface de « recherche avancée » dans la base de données des catalogues d’éditeurs sur le site du GRÉLQ.

© Presses Universitaires de Vincennes 2018