Politiser le désarroi militant

Histoire sociale de la « végéphobie » dans le mouvement animaliste français

Politicizing Activist Discontent. A Social History of “Vegephobia” in the French Animal Rights Movement

Politizar la decepción militante. Historia social de la « fobia vegana » en el movimiento animalista francés.

Fabien Carrié

Traduction(s) :
Politicizing Activist Discontent

Citer cet article

Référence électronique

Fabien Carrié, « Politiser le désarroi militant », Biens symboliques / Symbolic Goods [En ligne], 2 | 2018, mis en ligne le 12 avril 2018, consulté le 19 septembre 2018. URL : https://revue.biens-symboliques.net/246

Cet article restitue la genèse et la carrière, au sein du mouvement animaliste français contemporain, de la notion controversée de « végéphobie », discrimination que subiraient les végétarien·ne·s, végétalien·ne·s et vegans engagé·e·s pour les animaux. Pour comprendre les logiques de cette formalisation, on s’intéresse en préalable au développement du mouvement de libération animale et pour les droits des animaux en Grande-Bretagne et aux États-Unis à partir des années 1970. Les difficultés rencontrées par les passeur·se·s français pour implanter ce mouvement social et pour reproduire le coup double réussi des intellectuel·le·s anglophones de la cause, parvenu·e·s à légitimer leurs mots d’ordre à la fois dans le champ intellectuel et dans l’espace militant, entraînent des tentatives d’ajustement. Ainsi en est-il de l’invention de la végéphobie, nourrie des expériences malheureuses des premiers importateur·rice·s en France des mots d’ordre de l’antispécisme et de la libération animale. En politisant le désarroi militant et en traduisant les résistances rencontrées comme autant d’expressions d’un système généralisé d’oppression, il s’agit de redéfinir partiellement l’entreprise de représentation politique afin d’y inclure également les représentant·e·s revendiqué·e·s des animaux. L’étude de la trajectoire de cette notion, couplée à l’analyse comparée des développements de la cause animale en France et dans les pays anglophones, permet de montrer en acte comment évoluent et se transforment les porte-parolats et les pratiques militantes.

This article explains the genesis and career within the French animal rights movement, of the controversial notion of “vegephobia,” which refers to the discrimination experienced by those who are vegetarian or vegan for reasons of animal protection. To understand the rationale of this formalization, we focus first on the development from the 1970s, of the animal liberation and animal rights movements in Great Britain and the United States. The difficulties encountered by the French importers in introducing this social movement and reproducing the “double hit” achieved by English-speaking intellectuals of the cause who succeeded in legitimizing their beliefs both in the intellectual field and the activist space, led to adjustment attempts. Thus came about the invention of vegephobia, fuelled by the negative experiences of the first importers of the ideas of anti-speciesism and animal liberation to France. By politicizing activist discontent and translating resistance encountered into expressions of a widespread system of oppression, the aim is to partly redefine political representation to also include those claiming to represent animals. The study of the trajectory of this notion, together with comparative analysis of the developments of animal protection in France and in English-speaking countries, shows how the practices of both advocates and activists evolve and transform.

Este articulo restituye la génesis y la carrera, dentro del movimiento animalista francés contemporáneo, de la controvertida noción de « veganofobia », discriminación que sufrirían los vegetarianos, vegetalianos y veganos comprometidos con la causa animal. Para comprender las lógicas de esta formalización, primero prestamos atención al desarrollo del movimiento de liberación animal y por los derechos de los animales en Gran Bretaña y los Estados Unidos, a partir de los años setenta. Las dificultades a las que se confrontaron los transmisores franceses para implantar este movimiento social y para reproducir el doble golpe que los intelectuales anglófonos de esta causa lograron, llegando a legitimar sus consignas, en el campo intelectual y en el espacio militante a la vez, conllevando tentativas de adaptación mutua. Así ocurre con la invención de la veganofobia, nutrida de las experiencias desafortunadas de los primeros importadore.a.s en Francia de los lemas del anti-especismo y de la liberación animal. Politizando la decepción militante y traduciendo las resistencias, a las que se confrontaron, en una expresión más de un sistema generalizado de opresión, se trata de redefinir parcialmente el proyecto de representación política para incluir también a lo.a.s representantes de los animales. El estudio de la trayectoria de esta noción, junto con el análisis comparado de los desarrollos de la causa animal en Francia y en los países anglófonos, permite mostrar en acto como evolucionan y se transforman las vocerías del movimiento y las prácticas militantes.

Contrairement à leurs équivalents britanniques ou nord-américains, les groupes français se revendiquant de la cause animale1 – et, plus particulièrement, de ses déclinaisons contemporaines comme l’antispécisme2 – ont rencontré jusque-là d’importantes difficultés à légitimer leurs prétentions à la prise de parole au nom des « bêtes ». Si depuis peu les lignes bougent, militer en France pour l’animal demeure une activité difficile : à l’incompréhension que suscite, chez les proches des militant·e·s, l’adoption de modes de consommation alternatifs comme le véganisme3 s’ajoute en effet l’incrédulité d’un public peu au fait de cette cause. De cela découlent un important turn over, un renouvellement rapide des effectifs au sein des organisations, ainsi qu’une tendance à la réflexivité sur les pratiques militantes – tendance qui se traduit par la tenue annuelle des Estivales de la question animale, où convergent militant·e·s et intellectuel·le·s afin d’évoquer le devenir du mouvement (Traïni 2010, 2012). Surtout, l’espace du militantisme animaliste français est le théâtre depuis une dizaine d’années de l’émergence ponctuelle de labels et de mots d’ordre controversés, forgés dans l’optique de politiser la cause, et pour partie constitués en référence aux expériences malheureuses des porte-paroles revendiqués des bêtes. C’est le cas de la notion de « végéphobie », néologisme forgé par analogie avec le terme d’homophobie et désignant l’ensemble des vexations subies par les végétarien·ne·s, végétalien·ne·s et vegans – autant de discriminations qui seraient l’expression de l’ordre spéciste de la société, d’un mode de domination multiforme dont les premières victimes seraient les animaux exploités pour leur chair, leur peau ou leurs aptitudes physiques. On se propose ici de réfléchir au processus d’élaboration de cette notion de végéphobie, aux conditions de possibilité de sa structuration et aux difficultés actuelles pour la légitimer au sein du mouvement animaliste (Ebel & Fiala 1983 ; Krieg-Planque 2009). La perspective adoptée ici est au croisement de l’histoire sociale des idées politiques et des courants d’analyse des mouvements sociaux et des partis politiques comme entreprises culturelles (Gusfield 1994 ; Sawicki 2001 ; Skornicki & Tournadre 2015). En suivant la « trajectoire » de cette novation symbolique, depuis sa production jusqu’à sa réception par les militant·e·s, on entend mettre au jour les mécanismes par le biais desquels des collectifs militants minoritaires s’essaient à retourner leur stigmate, à politiser les difficultés qu’ils rencontrent et à légitimer leurs prétentions à la prise de parole dans l’espace public (Cherry 2010 ; Belorgey, Chateigner, Hauchecorne, Pénissat 2011).

Pour ce faire, l’approche ethnographique a été privilégiée. Le dépouillement et l’étude des ouvrages, articles de revue et tracts produits par les antispécistes s’articulent à la conduite d’entretiens et à l’observation des événements et des milieux au sein desquels ils s’efforcent de diffuser leurs concepts (Hauchecorne 2012). De 2007 à 2012 dans le cadre d’un mémoire de master puis d’une thèse, ont été réalisés plus de 70 entretiens semi-directifs avec des agent·e·s investi·e·s au sein de cette cause. Il s’agissait d’intellectuel·le·s et d’animateur·rice·s du mouvement comme de « simples » militant·e·s aux investissements multiformes – habitué·e·s des stands d’information et des manifestations de rue en faveur du véganisme ou pour l’abolition de l’expérimentation animale, bénévoles des refuges d’animaux ou participant·e·s ponctuel·le·s à des sabotages de chasse. Les observations ethnographiques relèvent également de situations variées : veggie pride4, manifestation non autorisée devant le Salon de l’agriculture pour l’abolition de la viande, happenings et protestations devant des locaux de compagnies aériennes ou de laboratoires pharmaceutiques, Estivales de la question animale, réunions plus informelles d’associations locales ou de rassemblements nationaux, conférences et projections organisées par des groupes militants. Cette enquête de terrain, facilitée par une conversion au végétarisme au début de la recherche, a permis d’observer en acte les tentatives de déploiement de cette notion de végéphobie au sein du mouvement animaliste français.

On commencera par envisager la genèse en Grande-Bretagne et aux États-Unis du mouvement contemporain de la libération animale. Il s’agira à partir de là de s’intéresser aux difficultés rencontrées par les passeur·se·s français·es pour implanter ce mouvement social. Le désarroi de ces importateur·rice·s et les échecs successifs de la mise en circulation de ces schèmes dans différents espaces sociaux déterminent pour partie l’élaboration d’une catégorie comme celle de la végéphobie et, plus largement, les ajustements qu’ils et elles opèrent à la croisée des années 1990 et 2000.

Antispécisme et libération animale : la genèse anglo-américaine d’une entreprise radicale de représentation politique des bêtes

Il faut en préalable revenir au moment d’émergence, dans les années 1970 en Grande-Bretagne et aux États-Unis, du mouvement social de « libération animale ». Deux raisons justifient ce détour. La première résulte du fait que le « malheur » du militantisme animaliste français contemporain se mesure à l’aune du succès de son pendant anglo-américaine, en ce qu’il est une importation contrariée de ses schèmes, mots d’ordre et modes d’action. C’est de ce décalage que procède pour partie le désarroi persistant des porte-paroles des bêtes en France. Il est au principe d’expériences et d’impressions qui vont nourrir la formalisation de la végéphobie. La seconde tient à ce que l’affirmation du mouvement de libération animale en Grande-Bretagne et aux États-Unis et le développement d’une notion comme le spécisme relèvent également d’une forme de politisation du malheur militant de l’époque. Ceci n’a pas manqué de peser dans les tentatives récentes des antispécistes en France pour mobiliser les végétarien·ne·s contre les discriminations qu’ils et elles subiraient quotidiennement.

La légitimation de l’antispécisme dans le champ intellectuel…

Durant les années 1960 et 1970, les organisations britanniques de défense des animaux voient affluer des militant·e·s souvent jeunes, d’origine urbaine, issus des classes populaires et d’une petite classe moyenne. Ce recrutement massif a contribué à l’intensification des tensions entre une base militante renouvelée – volontiers favorable à l’action directe – et les états-majors de ces organisations, plus modérés. Prédominent alors des groupes qui revendiquent une critique sectorielle de l’exploitation des bêtes, en se focalisant sur des catégories spécifiques d’animaux ou sur telle ou telle pratique jugée inacceptable du fait de sa cruauté ou des souffrances qu’elle suscite (expérimentation animale, chasse, combats de chiens, maltraitance des animaux dans les fermes industrielles). La configuration des porte-paroles des bêtes est par ailleurs affectée par une dynamique de « scientifisation » (Fabiani 1985 ; Habermas 1990). Expert·e·s du bien-être animal et chercheur·e·s issu·e·s d’une discipline comme l’éthologie qui connaît un fort développement en Grande-Bretagne (Burkhardt 2005 ; Chavot 1994) diffusent et imposent des normes techniques pour la gestion de la souffrance des bêtes dans les dispositifs d’exploitation (Wilson 2002 ; Woods 2012). Ces évolutions entraînent un accroissement des coûts de la prise de parole au nom des animaux et une relégation des militant·e·s les moins doté·e·s et des nouveaux entrants aux marges de la configuration. Des scissions s’ensuivent et des collectifs se créent, développant des méthodes d’action novatrices comme le sabotage de chasse ou la destruction de dispositifs d’exploitation. Des consensus s’instaurent au sein de ces groupements pour l’adoption du régime végétarien, et des liens se constituent avec les organisations de réforme alimentaire. Ils sont le signe d’un redéploiement et de nouvelles lignes de force au sein du mouvement animaliste britannique (Carrié 2017). C’est dans ce contexte, au sein des milieux étudiants et des groupements militants végétariens d’Oxford, qu’est forgée la notion de spécisme, conçue comme une critique systémique de l’ensemble des formes d’exploitation des animaux, au fondement du mouvement de libération animale.

On ne peut toutefois comprendre le succès de mouvements comme l’antispécisme, sans tenir compte de la diffusion de ces idées vers les États-Unis. C’est par le travail d’un « passeur de sens » comme Peter Singer que ces biens symboliques vont circuler au-delà des limites du microcosme oxfordien. L’intellectuel australien s’installe à Oxford avec sa femme en 1969 afin d’obtenir son doctorat en philosophie (Singer 1975). C’est au hasard d’une conversation avec des activistes végétariens que les époux, militants pacifistes mobilisés contre la guerre du Vietnam, découvrent la « question animale », décidant dans la foulée d’adopter un régime végétarien et de s’engager pour cette cause. Il faut cependant attendre 1973 pour que l’intérêt de Singer pour ces thématiques se traduisent en un projet intellectuel. Alors lecturer à l’Université de New York, il publie dans la revue New York Review of Books une note critique, intitulée « Animal Liberation » (Singer 1973). Le retentissement important dans les sphères intellectuelles et médiatiques new-yorkaises du texte présenté comme manifeste d’un nouveau mouvement égalitaire (Singer 1998) incite son auteur à faire paraître deux ans plus tard un ouvrage éponyme, synthèse des travaux qu’il a entamés sur la question depuis son séjour à Oxford. Écrit d’abord à destination des « profanes » et des militant·e·s, le succès de Animal Liberation, sa large diffusion des deux côtés de l’Atlantique, consacrent Peter Singer comme figure intellectuelle majeure de la cause, voire comme père fondateur d’un mouvement social inédit, le mouvement de libération animale.

Le succès social des productions de Peter Singer tient en partie aux qualités formelles du travail de synthèse qu’il propose, qui renvoie aux spécificités de son propre habitus, clivé entre son éthos militant et ses engagements dans le champ intellectuel. Se revendiquant de l’utilitarisme des préférences et d’une figure comme Jeremy Bentham, Singer s’inscrit dans le sillage de jeunes docteur·e·s en philosophie qui, à l’encontre du courant analytique devenu dominant dans le champ philosophique états-unien depuis la fin de la guerre (Hauchecorne & Pudal 2016), entendent réhabiliter les tendances prescriptives et normatives de la philosophie anglo-américaine. Marqués par les mouvements sociaux de l’époque, ils et elles se focalisent sur des problématiques jusque-là non abordées par la philosophie morale. Les revendications portées par les mouvements féministes, pacifistes ou écologistes, sont, pour eux, autant de points d’entrée pour réhabiliter une pratique philosophique focalisée sur l’aspect concret des questionnements éthiques. Cette nouvelle génération va « mettre à jour » la tradition prescriptive de la philosophie morale anglophone, formulant les préceptes d’une éthique appliquée (Singer 2006). En prenant notamment appui sur les développements des sciences, il s’agit de justifier d’une philosophie ancrée dans le réel, qui puisse aider les gens à faire de bons choix moraux, dans une société considérée comme de plus en plus complexe (Rorty 2008). Les prises de position de Singer sur la « question animale » sont dans la droite ligne des productions de ces auteurs (Singer 1986). La dénonciation du traitement réservé aux animaux domestiques dans les sociétés contemporaines lui permet d’affirmer une position de prescripteur moral, apte à révéler les injustices et à définir les attitudes légitimes à adopter dans nos rapports avec les bêtes. Argumentant à partir des découvertes récentes en primatologie et en éthologie sur les comportements des animaux et l’expression de leurs émotions, et des travaux réalisés en neurologie sur les mécanismes de la douleur, l’auteur défend l’idée d’une expérience sensible commune aux humains et aux bêtes. C’est à l’aune de cette sensibilité partagée que doivent s’apprécier la moralité des dispositifs d’exploitation. Singer adapte ici le modèle théorique de Richard Mervyn Hare, qui postule que la moralité d’un énoncé se juge à son universalité, au fait que chaque individu puisse se reconnaître comme sujet de celui-ci (Hare 1962 ; Singer 2002). Les premiers chapitres de Animal Liberation, qui dépeignent les formes contemporaines d’élevage intensif et d’expérimentation animale, et les souffrances qu’elles suscitent, sont ainsi autant d’invitations faites au lecteur·rice à se projeter dans l’expérience sensibles des bêtes. De cette manière, l’intellectuel entend démontrer l’impossible universalisation des traitements qu’elles subissent et, par là, leur immoralité. En mobilisant à son profit la légitimité des connaissances scientifiques produites sur les animaux et leurs comportements, il parvient à affirmer un magistère moral sur la « question animale ». Ce magistère remet en cause le monopole des scientifiques du vivant et des experts de la science du bien-être animal en matière de parole légitime sur les bêtes. À la tendance dominante d’une gestion de plus en plus distanciée des animaux domestiques, il oppose le principe d’une critique politique systémique engagée, dérivée pour partie des mouvements protestataires de l’époque.

… et dans l’espace militant

Singer va tirer parti de ses échanges avec les militants britanniques, systématisant à partir de notions comme « libération animale » ou « spécisme » la représentation d’une mobilisation pour l’animal dans la continuité des mouvements progressistes de la période. Dans un contexte perçu comme marquant un essoufflement général des luttes (Granjon 1985), ses comparaisons et les appels du pied qu’il adresse aux militant·e·s engagé·e·s comme lui dans les mouvements pacifistes et minoritaires ne peuvent se comprendre exclusivement à l’aune de leur efficacité rhétorique supposée et de leurs effets tactiques contre des courants intellectuels concurrents. Le leitmotiv récurrent dans ses écrits d’un déclin des luttes montre à quel point sa formalisation de l’idéologie « animaliste », au-delà des seuls enjeux des conflits du champ intellectuel, se trouve conditionnée par des préoccupations renvoyant à sa propre trajectoire militante. Pour Singer, tout se passe comme si son engagement au nom des bêtes était pensé comme une façon de concilier dispositions militantes et activité universitaire.

S’il convient de ne pas surdéterminer l’influence de ses écrits sur l’évolution du mouvement états-unien, il ne faut pas non plus dénier à l’intellectuel toute dimension performative. Les incitations récurrentes aux acteur·rice·s mobilisé·e·s dans le mouvement contre-culturel ont pu favoriser une forme de réinvestissement de l’éthos militant au sein de la cause animale, et plus particulièrement dans les collectifs locaux de militant·e·s et d’activistes, au moment où le mouvement contestataire reflue, donnant le jour à une multiplicité de groupes à assise régionale. Il est difficile cependant d’estimer l’ampleur des reconversions que la réception des écrits de Singer a pu susciter. Sans doute fut-elle modeste, au regard d’abord du nombre d’agent·e·s véritablement engagé·e·s dans le mouvement de contestation, du fait également de la multiplicité des luttes dans lesquels les militant·e·s vont par la suite s’investir (MacAdam 1989). Pour autant, les quelques cas connus de reconversion – et plus particulièrement celui de Henry Spira, ancien militant trotskyste, mobilisé dans la lutte pour les droits civiques dans les années 1960 et en voie de désengagement dans les années 1970, qui trouve dans le mouvement de libération animale une nouvelle cause à investir (Munro 2002) – ne sont pas sans effet sur les groupes animalistes. Ces acteur·rice·s importent avec eux des savoir-faire acquis dans les mobilisations contestataires, qui contribuent à diversifier le répertoire tactique des collectifs les plus radicaux, renforçant les spécificités de ces groupements vis-à-vis des organisations plus traditionnellement vouées à la prévention de la violence à l’encontre des bêtes. L’écho de ces développements et le succès des campagnes menées aux États-Unis favorisent le retour au Royaume-Uni du discours antispéciste et des mots d’ordre de la libération animale, et bientôt leur généralisation dans le monde anglophone.

Le coup double réussi de Singer renvoie très largement aux spécificités du champ académique états-unien et à ses rapports d’imbrication avec l’espace militant. Se donne alors à voir une dynamique d’autorenforcement caractéristique des coups doubles : la reconnaissance dans le champ intellectuel des productions de Singer, et à sa suite, des penseurs de l’éthique animale, favorise l’appropriation des labels de libération animale et d’antispécisme par les militant·e·s, ce qui en retour conforte dans l’espace public l’importance de cette question. En définitive, c’est un véritable retournement dans les configurations anglo-saxonnes des groupes de porte-paroles des animaux qu’initie Singer au mitan des années 1970. Les critiques systémiques de l’exploitation des bêtes, jusque-là minoritaires, s’imposent progressivement au détriment des critiques sectorielles auparavant dominantes, opérant ainsi un basculement des valeurs au sein de ces espaces de lutte (Bourdieu 2013).

Le succès du projet de Singer, de même que la reconversion de militant·e·s comme Spira dans ce mouvement naissant, s’expliquent aussi pour partie par la naturalisation précoce, en Grande-Bretagne et dans les pays anglophones, de l’idée de représentation politique des bêtes. Les dynamiques successives depuis la fin du xviiie siècle de production, de diffusion et d’institutionnalisation de formes variées de porte-parolats des animaux (protection animale, antivivisectionnisme, humanitarianisme) ont contribué à y légitimer le principe d’une délégation politique des intérêts de ces sans-voix, et à y imposer durablement l’idée d’une représentation des animaux « profane » et alternative face au monopole de la parole légitime détenue par les scientifiques du vivant, sur tout ce qui relève de la nature (Carrié 2015a). Ceci a facilité l’entreprise des tenants de l’éthique animale, qui ont eu beau jeu à partir de là d’exhumer dans les écrits de militant·e·s animalistes du xixe et du début du xxe siècle les prémices de leur critique systémique de l’exploitation animale. Les ressources conséquentes que font valoir ces agent·e·s, ainsi que les spécificités des configurations nationales dans lesquelles ils s’inscrivent, sont autant de conditions du succès social des notions qu’ils produisent et de la mobilisation collective antispéciste qui se développe fortement à partir de là aux États-Unis et en Grande-Bretagne. Il en sera tout autrement dans le cas de l’importation française.

Aux fondements de la végéphobie : l’importation de l’antispécisme en France

Un collectif de passeurs à la marge du champ intellectuel

Les transferts opérés sont le fait d’un groupe restreint de militant·e·s proches des milieux anarchistes, écologistes et alternatifs lyonnais (Dubreuil 2013). Issu·e·s de familles provenant pour l’essentiel des fractions culturelles de la bourgeoisie locale (enseignant·e·s du secondaire et du supérieur principalement), ces intellectuel·le·s et porte-paroles des squats et collectifs militants du quartier de la Croix-Rousse découvrent avec le mouvement de libération animale une nouvelle cause à développer. Refusant l’héritage parental, ils investissent l’espace public et le champ intellectuel par des voies différentes, l’engagement antispéciste constituant alors une modalité parmi d’autres pour se distinguer et affirmer des positions d’intellectuels hétérodoxes5. Les ressources dont ils disposent – notamment un volume important de capital culturel – leur permettent entre la fin des années 1980 et le début des années 1990 de s’imposer comme les principaux promoteurs de ces conceptions. À cela s’ajoutent la socialisation transnationale et le bilinguisme français-anglais de l’un d’entre eux, David Olivier, qui va occuper une position centrale dans ce collectif de passeurs de sens6. Ainsi l’explique Yves Bonnardel, autre membre fondateur du collectif :

D’abord c’est David qui a trouvé le texte La Libération animale, Animal Liberation en anglais, avant qu’il ne soit publié en français. Lui, il est bilingue, donc il avait accès assez aisément à la littérature anglophone ce qui n’est pas mon cas, en plus moi je venais idéologiquement de l’individualisme anti-social et anti-moral à la Max Stirner. Ce qui fait que j’avais énormément de réticence vis-à-vis de toute approche morale… alors que David était déjà […] dans ce cadre-là. Donc là, c’est […] David qui a tiré dans ce sens-là et […] j’ai mis des années à me sentir en accord avec cette approche. Je dirais que c’est vraiment David qui a introduit la politique morale en France7.

La fondation au début des années 1990 d’une revue, Les Cahiers antispécistes, dans laquelle ils traduisent et interviewent les principales figures du courant animaliste radical renouvelé (Karcher, Olivier, Vidal 1992), leur permet de faire valoir contre d’autres collectifs une définition de la notion d’antispécisme proche de celle développée par Singer (Bonnardel 1992 ; Olivier 1993). La mobilisation contre l’exploitation animale y est articulée aux luttes contre les discriminations sexistes ou racistes. Les antispécistes français se présentent ainsi comme instigateurs d’un nouveau mouvement égalitaire, prenant en compte l’ensemble des rapports de domination. Ils s’opposent en cela rapidement au groupe parisien constitué à la même époque Action information pour les droits des animaux (AIDA), qui prône un antispécisme apolitique et une stricte focalisation sur la problématique de l’exploitation animale :

L’AIDA à l’époque, […] on se disait « ah, ils sont à peu près sur la même longueur d’ondes ». Ils voulaient faire un groupe à Paris dans ce sens-là, donc on avait décidé de les soutenir. Et puis petit à petit on a su que derrière notre dos ils disaient pleins de méchancetés sur nous, comme quoi on serait des gauchistes. Alors, on était peut-être des gauchistes […], mais on avait le droit de défendre nos positions. C’est-à-dire, si on veut que le terme animal ne soit plus discriminatoire et que l’on considère que ce qui importe c’est d’être des êtres sensibles, donc les humains sont des animaux aussi et ce qui arrive aux humains ça nous importe aussi. […] Et donc la politique humaine ça nous importe8.

Une tentative de reproduction du coup double de Peter Singer

Ce n’est alors pas principalement vers les organisations de la cause animaliste française existantes que ces importateur·rice·s se tournent pour diffuser les schèmes de la libération animale. Il faut dire que les milieux militants animalistes cumulent des traits qui sont autant d’obstacles à la diffusion de ces concepts : faiblesse, voire inexistence des critiques systémiques et des traditions radicales de défense des animaux (les ligues antivivisectionnistes disparues au début du xxe siècle ne se reconstituent qu’à la fin des années 1950, et encore seulement sous l’impulsion d’organisations étrangères comme la British Union for the Abolition of Vivisection [Duranton de Magny 1980 : 5]) ; focalisation des principales associations comme la Société protectrice des animaux (SPA)9 sur les animaux de compagnie et la gestion des refuges pour animaux errants10 ; faible renouvellement générationnel des collectifs. Les organisations françaises de la cause animale revendiquent donc pour l’essentiel des critiques sectorielles de l’exploitation des bêtes et fondent leurs actions sur des valeurs morales de bonté et de charité, sur la condamnation des cruautés et des maltraitances individuelles. Par ailleurs, elles n’entretiennent aucune relation avec les associations de promotion du végétarisme, qui en France se focalisent alors de manière exclusive sur des problématiques thérapeutiques et n’abordent qu’à la marge la « question animale » (Ouédraogo 1994). Les quelques tentatives de promotion des considérations hétérodoxes portées par les antispécistes, et notamment du principe du végétarisme comme boycott des produits issus de l’exploitation des bêtes à viande, se heurtent dès lors à l’incompréhension et à l’hostilité des représentants des groupes établis de la protection animale en France. C’est ce qu’explique à nouveau Yves Bonnardel, se remémorant les premiers moments de son engagement :

Quand on a commencé, il y avait peut-être un pour cent de végétariens dans la protection animale. C’était du délire, il n’y avait personne […], on se faisait insulter et menacer […]. Je me rappelle d’une cheffe d’association […] qui disait à l’époque : « allez parler de végétarisme à mes fils, ce sera la porte ou la fenêtre ». Ils disaient : « les gens mangent ce qu’ils veulent, nous on se bat pour les animaux »11.

Dans le sillage de Paola Cavalieri, journaliste qui contribue alors via la revue Etica & Animali à faire connaître le mouvement de libération animale en Italie, les antispécistes français·es vont opposer à la « sensiblerie » de la protection animale, la rationalité et le sérieux des philosophes anglophones travaillant sur l’éthique animale. Contrairement à la publiciste italienne toutefois, ils et elles ne concentrent pas de manière exclusive leurs efforts et leurs activités de passeur·se·s vers les milieux académiques : intellectuel·le·s à la marge de ces espaces, inscrit·e·s par ailleurs dans des collectifs libertaires, ils et elles essaiment également vers ces groupes militants. Ils et elles tentent en quelque sorte de reproduire en France le « coup double » réussi de Peter Singer, en direction à la fois du mouvement social de l’époque et des milieux intellectuels et académiques :

On n’était pas très très chaud pour cette division entre êtres humains dont la vocation serait de penser et puis d’autres êtres humains dont la vocation serait de consommer des feuilletons télévisés. Et donc on a essayé de faire la synthèse entre les deux choses. Et Les Cahiers antispécistes est né de ça, […] de l’idée de faire un petit peu ce que faisait la revue de Paola à Milan, c’est-à-dire traduire les textes du débat anglo-saxon. Et donc on a voulu faire ça pour essayer de commencer à les diffuser y compris dans les cercles de philosophie académique, puisque c’était des textes de philosophie, on voyait pas pourquoi en France ils ne seraient pas reçus comme des textes de philosophie. Et puis en même temps faire quelque chose qui soit au niveau militant, […] du collage d’affiches, de la diffusion de tracts, et avoir un discours qui ne soit pas en rupture totale avec ce qui nous tenait le plus à cœur, c’est-à-dire l’antiracisme, l’antisexisme, les trucs contre les discriminations, c’est-à-dire les questions d’égalité12.

Dès lors, les tentatives de transfert des principes du mouvement de libération animale se font non seulement en direction du microcosme des squats et de la mouvance anarchiste, mais aussi du champ académique.

Obstacles et résistances à la diffusion de l’antispécisme

Le bilan de ces mises en circulation est mitigé. Dans le champ académique et l’espace de concurrence des productions philosophiques, les militant·e·s se revendiquant de l’antispécisme se heurtent à d’importantes résistances. Celles-ci résultent de logiques plurielles et renvoient aux spécificités des positions occupées par les contradicteur·rice·s de l’antispécisme. Ainsi par exemple, les critiques formulées par Luc Ferry dans Le Nouvel Ordre écologique (1992) se conçoivent comme prolongement de ses textes écrits avec Alain Renaut dans les années 1980, dans lesquels étaient fustigées tout à la fois l’orthodoxie universitaire et une pensée labellisée comme « anti-humaniste ». Réfutation de l’universalisme, trouvant ses fondements dans ce courant soixante-huitard ainsi que dans un « pathos » propre aux années 1930, l’antispécisme remettrait en cause l’exclusivisme de la condition humaine et la pérennité d’un humanisme dont l’auteur s’est constitué en champion. La contestation par Ferry des formes contemporaines de la cause animale, et avec elle de certains courants de l’écologie, est donc largement structurée en fonction des enjeux de lutte locaux dans lesquels l’intellectuel est pris. Ce sont encore d’autres mécanismes qui expliquent le rejet de ces conceptions chez des universitaires comme Jacques Derrida ou Élisabeth de Fontenay. S’ils ont tous deux écrit sur la « question animale », interrogeant le statut des bêtes et des relations que les humains nouent avec elles, ils ont aussi critiqué le courant anglo-américain de l’éthique animale et les collectifs militants qui s’en revendiquent (Derrida 2006 ; Fontenay [de] 2008). Au principe de cette réception défavorable, on trouve l’opposition actualisée entre la philosophie analytique anglophone – dont la tendance à l’intellectualisme se manifesterait chez les tenants de l’éthique appliquée comme Singer – et le courant derridien de la déconstruction attaché au contraire à réfuter toute forme de logocentrisme, y compris dans la définition des rapports avec les animaux (Fontenay [de] 2013 ; Lamont 1987).

Formulées selon des enjeux distincts, les attaques portées contre l’antispécisme depuis le champ intellectuel ont pu faire l’effet d’un rejet massif et unanime pour les passeur·se·s de l’antispécisme, situé·e·s aux marges de cet espace. Pour habituels que soient les réflexes protectionnistes des dynamiques d’import-export intellectuel (Bourdieu 2002), la violence des critiques, formulées depuis des positions variées du champ intellectuel, est ici particulièrement appuyée. Les opérations de marquage discriminantes laissant entendre le caractère antihumaniste, voire crypto-fasciste du mouvement de libération animale éclairent les logiques de cette opposition. Au contraire des pays anglophones, où a été légitimée dès la fin du xixe siècle l’idée d’une prise de parole « profane » au nom des bêtes – c’est-à-dire d’une alternative critique aux discours et aux savoirs des scientifiques – le principe d’une représentation politique des animaux n’est jamais parvenu jusque-là à s’implanter dans l’espace public en France (Carrié 2015b). L’altérité des conceptions portées par les passeur·se·s antispécistes explique de fait pour partie la force des résistances opposées par de nombreu·x·ses auteur·e·s à l’importation de ce mouvement et de ses mots d’ordre. Ceux-ci sont perçus comme incompatibles avec le principe devenu cardinal depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale de la stricte unicité de l’espèce humaine (Stoczkowski 1999). Sont ainsi durablement disqualifiées les tentatives de ces passeur·se·s pour diffuser dans le champ les préceptes radicaux des théoricien·ne·s de l’éthique animale. Si les antispécistes ont ponctuellement répliqué dans leurs Cahiers ou dans des ouvrages publiés par la maison d’édition Tahin Party, à laquelle collabore Yves Bonnardel (Hardouin-Fugier, Reus, Olivier 2002), ils et elles n’ont jamais disposé de suffisamment de ressources pour imposer leurs voix dissonantes dans l’espace académique.

Le transfert en direction des milieux d’extrême gauche n’a guère été plus concluant. Au sein du mouvement anarchiste, de nombreux collectifs se créent pourtant à une échelle locale au début des années 1990. De même se déploient des projets éditoriaux intégrant ces nouveaux enjeux de luttes. Mais l’implantation des idées antivivisectionnistes reflue à partir du milieu de la décennie. Ce désengagement s’explique surtout par l’hostilité marquée d’une « orthodoxie » libertaire et, plus particulièrement, des membres de la Fédération anarchiste. Si ceux-ci acceptent les traditions végétariennes et naturiennes13 développées dans le milieu anarchiste français du début du xxe siècle (Baubérot 2013 ; Bochet 1993), ils et elles rejettent néanmoins un courant jugé trop proche de l’utilitarisme, école de pensée perçue comme expression du libéralisme politique et économique (Colson 2001). La légitimation des préceptes antispécistes est aussi compliquée du fait du décalage temporel entre le moment de leur formalisation intellectuelle dans les années 1970 et les tentatives de transfert en France au cours des années 1990. Le groupe des antispécistes, qui s’appuie entre autres sur les textes séminaux de Singer qu’ils ont contribué à traduire14, a ainsi souffert de l’image controversée que s’est forgée l’universitaire. Si en 1975 Peter Singer n’est encore qu’un nouvel entrant peu connu dans l’espace académique, il a depuis beaucoup produit, non seulement sur la « question animale » mais aussi dans le domaine de la bioéthique, où ses vues ont suscité d’importantes polémiques. Soucieux de promouvoir sa conception d’un utilitarisme voué à la maximisation des préférences, il a défendu la nécessité de l’euthanasie non volontaire de nouveau-nés, enfants et personnes handicapé·e·s ou malades dans les cas où la somme des souffrances pour la personne et ses proches excéderait celle des plaisirs (Singer 1996). La carrière intellectuelle de Singer et ses engagements dans l’espace public dans les années 1990 affectent dès lors la réception de la libération animale et de l’antispécisme, quand bien même les passeur·se·s français·es ne se réclament pas de ses vues sur ces thématiques. Perçus comme des tenants d’une forme d’eugénisme, ils et elles rencontrent une forte opposition de la part de certains groupes antifascistes et anarchistes. L’acmé de ces tensions a lieu à l’occasion de la Deuxième rencontre intergalactique, organisée en Espagne durant l’été 1997. Une délégation d’antispécistes français·es venue présenter une motion autour de la « question animale » est prise à parti par des groupes d’antifascistes, heurtés par la présence de textes de Singer, sur la table tenue par les militant·e·s. S’ensuit un échange houleux, l’hostilité du personnel organisateur et d’une majorité du public entraînant finalement l’exclusion des antispécistes :

Derrière les tribunes, nous n’étions que peu tenu·e·s au courant par l’organisation. Nous n’étions pas protégé·e·s du groupe d’Andreas à deux mètres de là, dont un des membres a esquissé une agression physique contre l’un de nous. Nous avions peur, nous étions tou·te·s en pleurs ou à bout de nerfs. On venait de nous traiter de fascistes, on nous déniait la moindre possibilité de répondre, on avait braqué contre nous une foule prête à nous lyncher. (La manipulation verbale 1998)

Cet incident, qui s’ajoute à d’autres survenus dans la même période15, signale la fermeture progressive des milieux libertaires et de la gauche radicale aux conceptions de ces passeur·se·s. Le coup double réussi de Peter Singer aux États-Unis et en Grande-Bretagne s’avère ici impossible à reproduire. Outsiders aux ressources limitées, inscrit·e·s dans une configuration nationale où l’idée d’une représentation politique des bêtes n’a rien d’une évidence naturalisée, les antispécistes ne parviennent pas à imposer une position équivalente de porte-parole des animaux, à l’intersection des champs politique et académique. Ces échecs successifs et les nombreuses difficultés que suscitent les tentatives de transfert sont autant d’événements matriciels de la notion de végéphobie. Ces militant·e·s en ressortent convaincu·e·s d’avoir, sur le temps long de leur carrière d’importateur·rice·s, subi une oppression du fait de leur combat contre l’exploitation des bêtes.

Politiser le désarroi et représenter les représentants : la fabrication de la végéphobie et de la veggie pride

Les transformations de la cause animale française

La production de la notion de végéphobie et sa déclinaison dans le répertoire d’action animaliste sous la forme de la manifestation annuelle de la veggie pride ne peut se réduire à une réaction mécanique des antispécistes aux résistances suscitées par leur activité de passeur·se·s. Si dans ce moment de fermeture des espaces où ils tentent de diffuser ces conceptions, et alors que de nombreux sympathisants se désengagent de la cause, certain·e·s des intellectuel·le·s à l’origine de ces transferts développent les fondements d’une croisade morale au nom des végétarien·ne·s victimes du spécisme ambiant, c’est aussi parce que leur espace des possibles est en train de changer. Envisagés dans cette perspective, les concepts de végéphobie et de veggie pride se conçoivent tout autant comme des manifestations d’ajustement à des configurations pour partie redéfinies dans la période.

Se donnent en effet à voir à la fin des années 1990 d’importants bouleversements au sein de la protection animale française. Ces transformations sont dues pour l’essentiel au renouvellement générationnel des membres de ces groupes, à la création d’organisations comme One Voice16 ou la Welfarm-PMAF17 qui ouvrent de nouveaux fronts – telle la question de l’exploitation des animaux d’élevage – et s’inspirent directement des campagnes des groupes de Grande-Bretagne et des États-Unis. La cause animaliste voit aussi affluer des militant·e·s issu·e·s d’une petite et moyenne bourgeoisie culturelle (Dubreuil 2013), souvent adeptes du végétarisme et bien plus au fait que leurs aîné·e·s des développements contemporains de la cause animale dans les pays anglophones, du fait tout à la fois de l’implantation en France, dans la période, d’antennes d’une importante organisation états-unienne comme People for the Ethical Treatment of Animals (PETA), du développement d’Internet et de campagnes et supports militants transnationaux. Ces nouve·aux·lles militant·e·s vont constituer un public privilégié et réceptif pour les pionnier·ère·s encore actif·ve·s de l’antispécisme français. Ceux et celles-ci dès lors réorientent en partie leur action, en direction de cet espace militant renouvelé. Ainsi en est-il de la constitution en 2001 de la veggie pride, la manifestation pour la fierté d’être végétarien·ne·s pour les droits des animaux, qui est conçue comme un moyen privilégié pour fédérer des militant·e·s épars, et dont le nombre ne cesse alors de croître :

La veggie pride, ça a ouvert, d’une part, à des gens qui venaient de partout et de nulle part et, d’autre part, aux gens du milieu animaliste. Sans qu’on s’en rende compte, il y a eu une évolution de fond au sein du milieu animaliste. Progressivement, les gens qui étaient végétarien·ne·s ont pris de l’importance, des gens qui se retrouvaient dans l’antispécisme aussi. Sans qu’on s’en rende compte, parce qu’on n’avait pas essayé de lutter […]. Et en fait, […] début des années 2000 ou fin des années 1990, on s’est rendu compte qu’à l’Alliance végétarienne il y avait plein d’antispécistes, enfin de gens qui découvraient l’antispécisme, à commencer par le président. Mais [c’est] pareil pour des organisations animalistes : la PMAF c’est un antispéciste, One Voice c’est un antispéciste. Des nouvelles associations étaient tenues par des antispécistes sans avoir une politique antispéciste18.

Mise en forme d’un nouveau concept

La conjonction de cette évolution et de la fermeture des espaces vers lesquels avaient été entrepris initialement le transfert des mots d’ordre du mouvement de libération animale, va être déterminante dans la formalisation par ces acteur·rice·s de la notion de végéphobie. Les nombreux déboires subis au cours de leurs carrières contrariées de passeur·se·s pèsent ainsi lourd dans les ajustements qu’ils et elles opèrent alors. Les obstacles auxquels ils et elles se heurtent depuis la fin des années 1980 commandent l’adoption de stratégies obliques et la mise en œuvre de bricolages conceptuels. Au contraire des pays anglophones où l’idée d’une prise de parole critique au nom des bêtes est communément acceptée, les difficultés à se voir reconnaître en France comme leurs représentants légitimes entraînent une tentative de redéfinition partielle du porte-parolat. C’est ainsi que s’élabore la notion de végéphobie à l’orée des années 2000 et qu’est formulée l’idée par le biais de la veggie pride d’une représentation des représentant·e·s, de ces végétarien·ne·s pour les animaux subissant cette forme spécifique de discrimination :

Une manifestation pour exiger notre droit à la pleine reconnaissance sociale et à la pleine liberté d’expression en tant que personnes qui sommes solidaires des animaux, et donc ne les mangeons pas et estimons illégitime que quiconque les mange. Un schéma à double détente, en somme : par la veggie pride nous n’exigeons pas la fin du viandisme, mais exigeons de pouvoir l’exiger… Cela peut paraître une distinction subtile, mais je crois qu’elle est essentielle. C’est un peu la même différence qu’entre partager les idées d’une personne et défendre son droit à les exprimer. Cette distinction est en principe reconnue dans nos sociétés démocratiques. Nous pouvons dès à présent, au nom des principes mêmes de la démocratie et des droits humains, exiger non que l’on se plie à nos idées, mais que l’on admette pleinement notre droit à les exprimer au grand jour et à ce qu’elles soient prises en compte avec sérieux, et non écartées et diffamées d’emblée. (Olivier 2001)

Figure 1. La manifestation de la veggie pride à Paris en 2008

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© Akhram, Licence CC BY-SA 2.0 (source : Wikimedia, mise en ligne le 17 mai 2008).

Encore faut-il donner de la consistance et de la chair à cette notion de végéphobie, qui doit légitimer la prise de parole des végétarien·ne·s qui la subiraient. Pour ce faire, les initiateur·rice·s de ces novations conceptuelles vont entamer un travail de collecte de témoignages glanés auprès des participant·e·s de la veggie pride ou sur les sites et forums de discussion végétariens et/ou vegans19. Vexations des proches à l’encontre d’un régime alimentaire, stigmatisations publiques de pratiques de consommation, édiction de décrets qui interdisent les repas végétariens et végétaliens dans la restauration collective20 : c’est tout un ensemble de comportements et de représentations faisant système que cherchent à mettre au jour les militant·e·s. L’épaisse brochure La Végéphobie ou le rejet du végétarisme pour les animaux et la discrimination des personnes végétariennes, publiée en 2011 dans le cadre d’une campagne de promotion du concept menée entre autres par Yves Bonnardel, recense ainsi des expressions variées de la végéphobie : les moqueries (qui nient la possibilité du végétarisme ou qui louent le goût de la viande par exemple), le déni (la dénégation notamment de la possibilité d’adopter un régime végétarien), les discriminations subies auprès des médecins et du fait de la politique de santé publique française, ou encore les difficultés rencontrées par les parents végétariens pour faire accepter auprès de l’Éducation nationale et de l’administration les pratiques alimentaires de leurs familles (Bonnardel, Fergé, Olivier 2011).

S’il ne nous appartient pas de statuer sur la réalité de cette forme de stigmatisation, toujours est-il que la végéphobie est confortée, selon ses promoteur·rice·s, par les expériences passées des pionnier·ère·s et passeur·se·s français de l’antispécisme encore engagé·e·s. Pour ces dernier·ère·s, la notion fournit sens et signification aux résistances rencontrées dans leurs activités d’importateur·rice·s : ces résistances apparaissent comme des manifestations de végéphobie et d’une forme latente de défense du spécisme, dont eux-mêmes deviennent dès lors des victimes indirectes.

Si on dit qu’on veut que les intérêts des animaux soient pris en compte, on nous accuse d’être des anti-humains, […] des émules d’Hitler parce qu’Hitler traitait les juifs comme des animaux. […] Et ça c’est quelque chose qui est à mon avis réactif. […] Les gens sentent bien que la question animale ça remet en cause beaucoup de choses au niveau idéologique, culturel, économique […]. Et les gens prennent peur de ça et donc eux-mêmes se forcent à être ultra réactionnaires. […] On va mettre le doigt dans des problèmes qui sont des problèmes complexes, sur lesquels on a voulu jeter une espèce de chape de plomb pour ne pas avoir à en parler. Parce qu’en parler c’était remettre en cause cette espèce d’identification extrêmement artificielle « nous on est les bons et les autres sont des méchants ». […] Parce qu’on met en question la frontière humain-animal, on va […] nous dire qu’on est comme des nazis, parce que les nazis traitaient les humains comme des animaux. Donc les gens réagissent de façon très violente par rapport à ça, parce qu’eux-mêmes se sentent très incertains21.

La végéphobie au final donne un surcroit de cohérence à des carrières militantes pourtant marquées par les ruptures et les réajustements (Bourdieu 1986). Des intellectuel·le·s dominé·e·s d’hier, promoteur·rice·s malheureu·x·ses d’un courant de pensée hétérodoxe aux militant·e·s et animateur·rice·s d’une cause animale rénovée d’aujourd’hui, il s’est toujours agi pour ces agent·e·s de dénoncer un même système généralisé d’oppression.

Politiser et représenter le collectif des végétariens

La référence explicite et directe dans les termes forgés de végéphobie et de veggie pride aux luttes pour la reconnaissance des droits des homosexuel·le·s met par ailleurs en lumière les enjeux de ces constructions intellectuelles. Il s’agit de faire advenir à l’existence publique un groupe qui s’ignore, d’affirmer un « idéal du nous » (Bourdieu 1984 ; Elias & Scotson 1997 ; Chartier 2013) des végétarien·ne·s, végétalien·ne·s et vegans en lutte contre la domination spéciste, cette prise de parole au nom des porte-paroles devant se substituer pour partie à la représentation politique des animaux dont les pionnier·ère·s antispécistes français·es ont éprouvé l’impraticabilité. En définitive, s’observe ici comme un glissement dans la structuration de l’idée de représentation politique des bêtes. L’impossibilité à faire reconnaître en France le principe d’une représentation-mandat critique des animaux, d’une prise de parole au nom de leur intérêt supposé à ne pas subir l’oppression humaine, amène ces passeur·se·s contrarié·e·s des novations conceptuelles inspirées de ce qui s’est fait en Grande-Bretagne et aux États-Unis, visant à actualiser la définition du porte-parolat. Il ne s’agit alors plus seulement de parler « au nom de », mais aussi de parler « en tant que ». Les végétarien·ne·s, végétalien·ne·s et vegans pour le droit des animaux soumis à la végéphobie ambiante seraient ainsi également les victimes – victimes indirectes certes, mais victimes tout de même – du système spéciste, cette requalification devant leur permettre de justifier leurs revendications dans l’espace public. Parce que la représentation-mandat des bêtes n’est pas naturalisée et neutralisée comme dans les espaces culturels anglo-américains, les antispécistes proposent ainsi d’y articuler les fondements d’une représentation-incarnation, en tant qu’ils s’incluent eux-mêmes dans le groupe des victimes de l’oppression qu’ils combattent (Hoffmann 2003 ; Sintomer 2013) :

Quand nous dénonçons la végéphobie, ce n’est pas dans le seul but de montrer à quel point nous, les végétarien·ne·s, nous sommes discriminé·e·s. C’est bien pour montrer à quel point les animaux sont discriminés, même à travers nous. Il faut garder à l’esprit que nous attaquer, c’est attaquer l’avocat pour atteindre le futur condamné. […] Les animaux sont considérés comme inférieurs aux humains. En affichant notre solidarité avec eux, nous endossons cette infériorité, nous sommes dans une certaine mesure méprisé·e·s et marginalisé·e·s. Comme si, parce que nous disons que notre espèce n’a pas tous les droits, nous nous retrouvions déchu·e·s des privilèges que nous avions en naissant humains. Nous n’atteignons pas le degré d’injustice avec lequel sont traités les animaux (nous appartenons quand même à l’espèce dominante). Cependant, nous sommes clairement mis·es de côté, banni·e·s symboliquement. (Bonnardel, Fergé, Olivier 2011 : 7-8)

La concordance est frappante entre ces formalisations nouvelles et les ruptures dans les trajectoires des antispécistes : ceux et celles-ci renoncent alors à des positions de passeur·se·s impossibles à tenir pour recentrer leurs efforts en direction du milieu animaliste français. La découverte et la dénonciation de la végéphobie, l’affirmation du fait que les militant·e·s sont eux aussi des êtres sensibles confrontés à l’iniquité du spécisme, surviennent dans un moment de repli de ces importateur·rice·s vis-à-vis du champ académique, de reconversion de leurs dispositions scholastiques dans un espace militant jusque-là négligé. D’où l’affirmation d’un mode d’action comme la veggie pride, fondée non plus uniquement sur la froide raison et des arguments intellectuels, mais sur l’expérience sensible partagée par les végétarien·ne·s, sorte de plus petit dénominateur commun faisant écho aux obstacles rencontrés dans le passé par ces courtier·ère·s contrarié·e·s du courant de pensée de l’éthique animale (Roueff 2013). Les notions et mots d’ordre ainsi constitués se lisent donc aussi comme des tentatives d’universalisation des carrières malheureuses des antispécistes, en vue de politiser des pratiques alimentaires et des modes de consommation jusque-là conçus pour l’essentiel comme extérieurs à l’ordre politique (Lagroye 2003 ; Aït-Aoudia, Bennani-Chraïbi, Contamin 2010). Le processus de politisation toutefois n’advient pas sans difficulté : si la veggie pride n’a cessé de prendre de l’ampleur depuis son lancement en 2001, du fait qu’elle constitue la seule manifestation unitaire de la cause animale en France, la notion de végéphobie n’a jusque-là que peu essaimé22. Elle reste largement confidentielle et suscite des résistances de la part des militant·e·s animalistes, et ce jusque dans les espaces dédiés à sa promotion.

La difficile adoption d’un concept en milieu militant. Extrait du carnet d’enquête, à l’occasion des Estivales de la question animale des 25 et 26 juillet 2012.

Compte-rendu de la séance « Proposition d’outils et d’exercices collectifs pour militer contre le spécisme (décharge émotionnelle, groupes de conscience, théâtre-forum) » organisée par Yves Bonnardel. Celle-ci est en fait centrée sur la notion de végéphobie, que Bonnardel et d’autres militant·e·s tentent à nouveau de promouvoir dans le milieu militant depuis quelques mois. Il y a eu au préalable au moins une autre séance consacrée à la « végéphobie », un exposé et une définition de ce dont il s’agissait, avec des exemples donnés des situations dans lesquelles cette forme de discrimination se donnerait à voir.

Yves Bonnardel organise des groupes de trois ou quatre personnes, qui doivent se raconter leurs histoires les plus marquantes de végéphobie. Le concept n’est alors ni contesté, ni même questionné. Pendant le tour de table qui suit, où chacun revient sur ses expériences marquantes de la végéphobie, le travail d’acceptation du concept semble avoir fonctionné : la notion, qui était encore discutée un an auparavant dans les échanges informels entre militant·e·s, semble s’imposer comme une évidence.

La séance se poursuit sans difficulté, chacun apportant son témoignage des discriminations vécues, jusqu’à ce que l’une des dernières militantes à prendre la parole ne récuse le concept. Elle explique qu’elle voudrait plutôt revenir aux animaux, parler des stratégies à mettre en œuvre pour leur venir en aide (c’est l’argument d’autorité par excellence au sein de la cause). Des militant·e·s répliquent et défendent le principe de la séance, reprenant pour ce faire les arguments présentés initialement par Bonnardel (sans que celui-ci n’intervienne). Mais cette voix dissonante libère les inhibitions : des militantes expliquent qu’elles n’ont pas osé contredire les autres participants auparavant, mais qu’elles ne voient pas non plus l’intérêt de l’exercice, qu’elles qualifient d’auto-apitoiement.

Il faut souligner, en dernier lieu, que ce processus de politisation du végétarisme initié à l’orée des années 2000 renvoie également à des considérations stratégiques et à des enjeux de luttes internes au mouvement animaliste français. Les pionnier·ère·s antispécistes subissent en effet depuis quelques années la concurrence d’acteur·rice·s et de groupes se réclamant d’une tendance jugée aux antipodes de leurs conceptions. Animé et représenté entre autres par le juriste Gary Francione (Francione 1996), ce courant états-unien qualifié d’abolitionniste considère la promotion et la généralisation des pratiques de consommation et du mode de vie vegan comme la seule stratégie viable pour mettre un terme à l’exploitation des animaux. Ses partisan·e·s récusent tout autre type d’initiative comme renforçant indirectement la domination des êtres humains sur les bêtes (Francione 1998). Les promoteur·rice·s de la veggie pride reprochent aux abolitionnistes de faire reposer leur stratégie sur la seule conversion personnelle au véganisme, et donc de dépolitiser celui-ci : ils et elles lui opposent leur définition d’un végétarisme politique, subversif et revendicatif, révélateur de l’ampleur du système spéciste :

On peut être végétarien et cesser d’inviter les gens à suivre notre choix, pour plutôt dénoncer le massacre des animaux, et demander qu’il y soit mis fin. Manifester pour la fierté végétarienne, c’est aussi affirmer courageusement sa volonté de porter au centre du débat public la question animaliste, sans l’enrober et la camoufler dans la propagande en faveur du style de vie végan, sans en tempérer la protestation en la rendant plus rassurante et légère car limitée au comportement personnel. (Corabi 2009)

Conclusion

Il est difficile aujourd’hui de prédire l’issue de ces conflits internes à la cause, ou encore de statuer sur l’importance de ces querelles pour l’avenir du mouvement. Toujours est-il que les antispécistes français·es mobilisent désormais leur expérience malheureuse d’importation des schèmes de la libération animale afin de résister à cette nouvelle vague de transfert venue des pays anglophones (Francione 2016). En suivant ainsi la carrière et la trajectoire des concepts et mots d’ordre militants, leur circulation à la fois transnationale et infranationale d’un espace de réception à l’autre, il est possible d’appréhender les logiques au principe du développement de traditions politiques et militantes nationales spécifiques, comme on le voit avec cette entreprise de représentation des représentant·e·s végétarien·ne·s des animaux, née du désarroi suscité par l’importation malheureuse d’un courant de pensée étranger. Si celle-ci constitue sans doute un cas limite, on espère avoir montré par son biais l’intérêt d’une démarche articulant les attendus de l’histoire sociale des idées politiques et de l’analyse des mouvements sociaux, considérés comme des entreprises culturelles productives de biens symboliques. Peuvent ainsi s’apprécier les transformations en acte des porte-parolats, ainsi que les modalités de bricolages conceptuels jamais figés, sensibles aussi bien aux évolutions des contextes et des rapports de force à un niveau macro- et méso-social, qu’aux bouleversements et ruptures des biographies individuelles.

1 Le présent article a bénéficié de la relecture aussi attentive que constructive des évaluateurs et évaluatrices de la revue, qu’ils et elles en

2 Mouvement social contemporain dont les tenants revendiquent l’abolition de toute discrimination en fonction de l’espèce d’appartenance, l’

3 Le terme de véganisme, ou veganism, contraction de vegetarianism, désigne un mode de vie excluant tout produit (alimentaire, vestimentaire, etc.) ou

4 La veggie pride est la manifestation annuelle de la fierté d’être végétarien pour les droits des animaux.

5 La trajectoire d’Yves Bonnardel, figure importante de l’antispécisme français, est à ce titre exemplaire. Fils d’un enseignant du secondaire très

6 David Olivier est né en 1956, d’une mère états-unienne hôtesse de l’air et d’un père français universitaire. Bilingue, il passe son enfance à

7 Entretien avec Yves Bonnardel, réalisé le 31 mai 2008.

8 Entretien réalisé avec David Olivier, le 29 juin 2008.

9 Fondée en 1845 et constituée sur le modèle de l’organisation britannique Royal Society for the Protection of Cruelty to Animals, la SPA est la

10 Cette tendance déjà prégnante au début du xxe siècle s’accentue encore lorsque la SPA signe avec la préfecture de police de Paris le 4 juin 1960

11 Entretien avec Yves Bonnardel, réalisé le 31 mai 2008.

12 Entretien avec David Olivier, le 29 juin 2008.

13 Constitué à l’initiative du dessinateur et militant anarchiste Émile Gravelle, le groupe des naturiens libertaires prône un retour à l’état de

14 C’est notamment le cas de la traduction française de Animal Liberation, publié chez Grasset en 1993 (Singer 1991, 1993, 2000).

15 Ainsi par exemple d’une déclaration de 1995 des animateurs de la radio libertaire dans laquelle étaient disqualifiées et interdites d’antenne, dans

16 One Voicese constitue en 1995 à la suite de la fusion de trois organisations animalistes. Se revendiquant du patronage de Théodore Monod et d’une

17 L’organisation créée en 1994 se consacre à la dénonciation des violences subies par les animaux d’élevage. Elle a été pensée sur le modèle d’une

18 Entretien avec Yves Bonnardel, le 31 mai 2008.

19 Cf. le site vegephobia.info, qui recense et concentre un ensemble de témoignages sur les expressions supposées de végéphobie.

20 En cause ici un décret et un arrêté du 30 septembre 2011 relatifs à la qualité nutritionnelle des repas servis dans le cadre de la restauration

21 Entretien avec David Olivier, le 29 juin 2008.

22 Voir encadré. La diffusion du terme est également limitée à l’étranger et n’est mobilisée que dans certains groupes militants suisses et italiens

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1 Le présent article a bénéficié de la relecture aussi attentive que constructive des évaluateurs et évaluatrices de la revue, qu’ils et elles en soient chaleureusement remercié·e·s.

2 Mouvement social contemporain dont les tenants revendiquent l’abolition de toute discrimination en fonction de l’espèce d’appartenance, l’exploitation des animaux par l’humain, de quelque manière que ce soit, étant dès lors assimilée au racisme et au sexisme.

3 Le terme de véganisme, ou veganism, contraction de vegetarianism, désigne un mode de vie excluant tout produit (alimentaire, vestimentaire, etc.) ou toute activité (loisirs, transport, etc.) impliquant l’exploitation d’animaux, contrairement aux végétariens et aux végétaliens qui se définissent essentiellement par rapport à la question de l’alimentation, à travers leur refus de consommer des animaux (végétariens) et tout produit issu des animaux (végétaliens).

4 La veggie pride est la manifestation annuelle de la fierté d’être végétarien pour les droits des animaux.

5 La trajectoire d’Yves Bonnardel, figure importante de l’antispécisme français, est à ce titre exemplaire. Fils d’un enseignant du secondaire très impliqué dans le mouvement maoïste, il a cherché à bricoler une voie alternative au modèle d’engagement paternel. Il affirme ainsi dès son adolescence sa différence, en se revendiquant notamment de l’anarchisme individualiste, quitte très tôt l’école pour se former et vivre en communauté, puis s’investit dans des causes minoritaires : lutte contre la domination adulte dans un premier temps, qui se couple plus tard avec la promotion de la cause antispéciste.

6 David Olivier est né en 1956, d’une mère états-unienne hôtesse de l’air et d’un père français universitaire. Bilingue, il passe son enfance à Londres et pour partie à Sarajevo, avant d’emménager avec sa famille à Annecy en 1967. Il réalise une scolarité brillante : en 1974 il obtient son baccalauréat ainsi que le deuxième prix du concours général de physique. Il entre par la suite en classe préparatoire mathématiques à Lyon, puis à l’École normale supérieure de Saint-Cloud (il finit premier au concours d’entrée de 1976). Militant par ailleurs auprès des groupes libertaires et écologistes, il obtient un master en physique nucléaire et en physique des particules. Enseignant dans un premier temps la physique dans le secondaire, il quitte l’enseignement en 1983 pour un poste d’ingénieur informatique et a exercé depuis lors successivement à l’Université Lyon 3 puis Lyon 2 (données recueillies en entretien et sur son site personnel).

7 Entretien avec Yves Bonnardel, réalisé le 31 mai 2008.

8 Entretien réalisé avec David Olivier, le 29 juin 2008.

9 Fondée en 1845 et constituée sur le modèle de l’organisation britannique Royal Society for the Protection of Cruelty to Animals, la SPA est la première association de protection animale française à se pérenniser en France. Elle conserve au moins jusqu’au début du xxe siècle une position quasiment hégémonique.

10 Cette tendance déjà prégnante au début du xxe siècle s’accentue encore lorsque la SPA signe avec la préfecture de police de Paris le 4 juin 1960 une convention par laquelle l’association se voit déléguer la gestion de la fourrière municipale des animaux. Carton DB742 des archives de la préfecture de police de Paris.

11 Entretien avec Yves Bonnardel, réalisé le 31 mai 2008.

12 Entretien avec David Olivier, le 29 juin 2008.

13 Constitué à l’initiative du dessinateur et militant anarchiste Émile Gravelle, le groupe des naturiens libertaires prône un retour à l’état de nature, qui passe pour certains de ses membres comme Georges Butaud et Sophia Zaïkowska par l’adoption d’un régime végétarien, voire végétalien.

14 C’est notamment le cas de la traduction française de Animal Liberation, publié chez Grasset en 1993 (Singer 1991, 1993, 2000).

15 Ainsi par exemple d’une déclaration de 1995 des animateurs de la radio libertaire dans laquelle étaient disqualifiées et interdites d’antenne, dans un même ensemble, les idées fascistes, antisémites et antispécistes (Olivier 2000). Ce principe de fonctionnement reprenait le principe du mandat sur l’antispécisme adopté à l’occasion du 52e congrès de la Fédération anarchiste à Rouen en 1995 qui établissait qu’aucune publicité favorable aux thèses antispécistes ne pouvait être faite par la fédération.

16 One Voice se constitue en 1995 à la suite de la fusion de trois organisations animalistes. Se revendiquant du patronage de Théodore Monod et d’une conception spiritualiste de la cause animale, ce groupe entretient des liens avec le théologien britannique Andrew Linzey, une figure du courant anglo-américain de l’éthique animale, qui a fait traduire en français plusieurs de ses livres.

17 L’organisation créée en 1994 se consacre à la dénonciation des violences subies par les animaux d’élevage. Elle a été pensée sur le modèle d’une importante organisation britannique, Compassion in World Farming.

18 Entretien avec Yves Bonnardel, le 31 mai 2008.

19 Cf. le site vegephobia.info, qui recense et concentre un ensemble de témoignages sur les expressions supposées de végéphobie.

20 En cause ici un décret et un arrêté du 30 septembre 2011 relatifs à la qualité nutritionnelle des repas servis dans le cadre de la restauration scolaire et qui instaurent l’obligation de servir régulièrement de la viande et du poisson. En réaction à l’édiction de ces textes est initiée une mobilisation, portée entre autres par David Olivier. Toujours sous l’impulsion du même groupe, est déposé auprès du rapporteur spécial des Nations unies sur la liberté de religion ou de conviction un dossier dénonçant la végéphobie en France. Cf. le site de l’initiative citoyenne pour le droit des végétariens.

21 Entretien avec David Olivier, le 29 juin 2008.

22 Voir encadré. La diffusion du terme est également limitée à l’étranger et n’est mobilisée que dans certains groupes militants suisses et italiens proches des antispécistes français. De même, on ne trouve que peu de références à la végéphobie dans la riche littérature anglo-américaine consacrée à la « question animale », malgré sa proximité avec les thèses de certaines intellectuelles proches de l’écoféminisme comme Carol J. Adams ou Marti Kheel (Adams 1990 ; Kheel 2004 ; Cole & Morgan 2011).

Figure 1. La manifestation de la veggie pride à Paris en 2008

Figure 1. La manifestation de la veggie pride à Paris en 2008

© Akhram, Licence CC BY-SA 2.0 (source : Wikimedia, mise en ligne le 17 mai 2008).

Fabien Carrié

Institut des sciences sociales du politique (ISP – CNRS)

© Presses Universitaires de Vincennes 2018